Il existe, dans le cycle de vie des films maudits, un moment particulier : celui de la restauration. C’est un rite autant technique que culturel, où le négatif retrouvé, nettoyé, transféré à 96 kHz depuis le composite 35 mm Mag Film original, devient prétexte à la réévaluation unanime.
Les Diables de Ken Russell — sorti en 1971, censuré, mutilé, longtemps indisponible — a connu ce destin le 14 mai 2026 à Cannes Classics, présenté en 4K sous l’égide du nouveau label Warner Bros. Clockwork, en présence du biographe Mark Kermode et d’Élisabeth Russell, épouse du cinéaste. La salle était comble. L’enthousiasme, parfaitement prévisible.
La critique a suivi, comme elle le fait toujours dans ces occasions, avec la componction d’un jury de canonisation. « Chef-d’œuvre », « film maudit enfin restitué », « l’un des sommets du cinéma britannique » : les superlatifs se sont succédé dans un bel accord choral. On redécouvre, on répare, on sacre. La restauration devient rédemption.
Permettons-nous pourtant un peu de résistance à cet enthousiasme de saison.

Les Diables est un film remarquable. C’est aussi un film profondément imparfait : le montage y est décousu par endroits, les interprétations inégales — Vanessa Redgrave frôle parfois la caricature là où Oliver Reed impose une présence qui écrase tout le reste — et Russell, dans sa jouissance de l’excès, touche parfois au grotesque pur, voire à la farce involontaire.
Le film n’en est pas moins traversé par des courants intellectuels et émotionnels qui le rendent singulier, irréductible à ses défauts comme à ses qualités. Ce qui l’anime, au fond, ressemble à une pensée sadienne : punition, destruction, anéantissement méthodique. Et c’est précisément pour cela qu’il mérite qu’on en parle, sans l’ingénuité d’un converti tardif.
Les ensorcelés de Loudun : le prétexte historique
Rappelons brièvement les faits. Autour de l’année 1970, Ken Russell s’empare via Aldous Huxley (Les Diables de Loudun, 1952) et la pièce de John Whiting (1960) d’un fait historique : les ensorcelés de Loudun (1630).
Loudun, ville fortifiée du Poitou, vingt mille habitants, bastion protestant. Richelieu, cardinal-évêque de Luçon, veut réduire l’autonomie des réformés en rasant les fortifications. Il se heurte à Urbain Grandier, chanoine, libertin, défenseur des intérêts locaux. Grandier commet l’imprudence de signer la Lettre de la Cordonnière, pamphlet dénonçant les manœuvres de Richelieu pour devenir principal ministre de Louis XIII. L’affront ne se pardonne pas. On orchestre sa perte. Les Ursulines de Loudun, entre 1630 et 1634, sont présentées comme possédées par le fait de Grandier. Exorcismes spectaculaires, Questions aux brodequins, faux pacte avec le diable.
Il sera brûlé vif.

Derrière la sorcellerie, la politique. Derrière la possession, l’intérêt.
Dans son ouvrage dédié à ce fait historique Aldous Huxley y voit l’illustration d’une thèse qui lui est chère : les appareils de pouvoir exercent sur les dominés une relation quasi sadique, et ces derniers y consentent — voire y participent avec une forme de délectation collective.
« Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir. »
— Aldous Huxley, discours prononcé en 1961 à la California Medical School de San Francisco.
Les Diables de Loudun, c’est Le Meilleur des Mondes « in vivo », en acte dans le temps historique : un pouvoir cynique et calculateur, des agents qui exécutent en y trouvant leur profit personnel, une masse qui oscille entre passivité et hystérie. Ce point est capital — et il distingue radicalement Huxley de Russell. L’un analyse avec une froide lucidité les mécanismes de la domination. L’autre les filme en y prenant un plaisir manifeste, sans jamais formaliser de position. C’est son ambiguïté fondamentale, et ce n’est pas un défaut mineur.
La genèse : Warner malgré elle
United Artists lit le scénario en août 1969 et refuse d’y toucher. Il faudra quatre mois de démarchage avant que Warner Bros. ne signe, en mars 1970, sans enthousiasme apparent. Le tournage se déroule principalement aux studios de Pinewood, fin 1970, avec quelques extérieurs à Bamburgh, Northumberland. L’équipe technique est à son sommet : photographie de David Watkin, montage de Michael Bradsell, musique de Peter Maxwell Davies, costumes de Shirley Russell, effets spéciaux de John Richardson.
