Égéries, de Marthe Bonnard, Vera Broïdo à Dina Vierny

Les égéries ont toujours occupé une place essentielle dans la vie des artistes. Marthe Bonnard, Dina Vierny et Vera Broïdo sont à cet égard emblématiques.

Auteur: Thierry Grizard, publié le 31 janvier 2026.

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Égérie, un terme charmant qui habille d’un voile poétique une réalité souvent et bien évidemment moins romanesque : celle de femmes dont l’existence s’est trouvée absorbée, documentée, transfigurée par le regard d’un artiste. On pourrait disserter longuement sur cette asymétrie fondamentale, sur ce pacte tacite où l’une offre sa présence tandis que l’autre en fixe la trace. Mais ce serait oublier que derrière chaque figure pétrifiée dans l’œuvre subsiste une trajectoire singulière, parfois même une rébellion sourde. Marthe Bonnard, Dina Vierny et Vera Broïdo incarnent trois modalités distinctes de cette position équivoque, trois manières d’habiter ou de fuir le statut de muse, trois destins où se mêlent abandon et résistance.

Maria Boursin dite Marthe Bonnard : l’omniprésen­ce fantomatique

Dans le film de Martin Provost consacré au couple Bonnard, une scène fait surgir une question que l’histoire de l’art a longtemps éludée. Marthe y interpelle son compagnon : pourquoi les femmes posent-elles toujours nues tandis que les hommes restent vêtus ? Bonnard a probablement répondu par un tableau, « L’homme et la femme », où les deux corps apparaissent nus, séparés par un paravent. Citation probablement apocryphe, mais qui aurait pu être prononcée. Elle cristallise en tout cas un état de fait indubitable : la dissymétrie structurelle du regard artistique, cette distribution inégale des rôles où l’un regarde quand l’autre est regardée.

Pierre Bonnard. L’Homme et la Femme. 1900.

Maria Boursin (voir notre article biographique sur Marthe Bonnard), qui se fit appeler Marthe de Méligny lors de sa première rencontre avec Pierre Bonnard, devint le modèle quasi exclusif du peintre durant une cinquantaine d’années. De caractère farouche, d’une santé fragile, probablement mal à l’aise dans les mondanités du milieu artistique, elle se replia progressivement dans une forme de réclusion domestique. Pierre Bonnard l’accompagna dans cet isolement, n’y dérogeant qu’exceptionnellement, comme si le couple avait conclu un pacte silencieux : ériger la maison en forteresse contre le monde extérieur.

Marthe Bonnard, photographie, nue à la rivière

Il la peignit dans une quantité considérable d’œuvres. Elle apparaît fréquemment nue, à sa toilette, transfigurée dans une image de perpétuelle jeunesse qui confine au trouble. Son visage reste souvent dissimulé, détourné ou flou, comme si Bonnard cherchait moins à fixer un portrait qu’à capter une présence diffuse. Elle demeure indifférente ou repliée sur elle-même, absorbée dans des gestes quotidiens que la peinture métamorphose en rituels intemporels.

Le peintre du Cannet s’intéressait avant tout à la lumière et son rendu, à la sensation chromatique pure. La figure humaine n’était pour lui que secondaire, prétexte à l’exploration de vibrations colorées. Marthe se trouve ainsi comme immergée, dissoute dans le motif pictural, bien qu’elle habite obstinément nombre de toiles, parfois sans autre nécessité apparente que d’être là, de marquer subrepticement de son empreinte l’espace de la représentation.

Cette présence paradoxale, à la fois centrale et effacée, soulève une question délicate. Jusqu’où Marthe consentit-elle à cette transformation perpétuelle de son intimité en matière artistique ? Le mariage, célébré assez tardivement et révélant par la même occasion l’identité exacte de sa compagne, suggère une union profonde. Mais cette union fut aussi une forme d’enfermement consenti, une vie retirée du monde où Marthe devint moins une personne qu’une apparition, éternellement jeune sur la toile alors que le temps accomplissait son œuvre sur le corps réel.

Pierr Bonnard, Nu à conte-jour, autrefois L’Eau de Cologne, vers 1908.

Le destin de Marthe invite à une comparaison troublante avec celui de Dora Maar, autre égérie célébrée puis effacée par l’histoire de l’art. Toutes deux furent des femmes au caractère fort, intelligent, complexe. Toutes deux acceptèrent de devenir le sujet obsessionnel d’un regard masculin – celui de Bonnard pour l’une, celui de Picasso pour l’autre.

Mais là où Dora Maar fut littéralement fragmentée, déformée, violentée par la peinture cubiste de Picasso, témoignant d’une relation tumultueuse et destructrice, Marthe fut dissoute, idéalisée, figée dans une jeunesse éternelle qui dissimulait autant qu’elle révélait.

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Post Review Form (#16)

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