Marthe Bonnard ou Marthe de Méligny, qui êtes-vous ?

Marthe Bonnard, la femme et égérie de Pierre Bonnard, est souvent considérée comme un mystère. L'origine même de sa relation à son futur mari repose sur une invention.

Auteur: Thierry Grizard, publié le 10 janvier 2024.

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En l’absence de documents suffisants, croisant notamment tous les points de vue, non pas seulement ceux des détracteurs, il est difficile d’établir un portrait objectif de Marthe Bonnard. C’est d’ailleurs probablement ce qui rend la fascination exercée par cette relation de couple si puissante. C’est le récit d’une relation sentimentale fusionnelle entre un peintre talentueux et Marthe, une transfuge de classe, qui construit d’emblée la relation amoureuse sur une autofiction, plus qu’un simple mensonge.

Pierre Bonnard. Le bain.

En effet, à l’automne 1893 Marthe Bonnard rencontre Pierre. Celui-ci la croise dans une rue de Paris, la suit jusqu’à son lieu de travail, un atelier qui fabrique des fleurs artificielles. Il attend la fermeture et, bien que timide, peu coutumier de ce genre d’audace, aborde la jeune femme. Elle est coquette, au chapeau excentrique, de petite taille, d’allures adolescentes. Elle a une démarche sans poids, légèrement vacillante, ondulante. L’inconnue accepte de faire un bout de chemin avec cet homme qui lui paraît doux, distingué, impétueux à l’occasion.

Pierre se présente. Il est peintre, il a 26 ans, avoue avoir été frappé par son apparence. Il lui épargne le prétexte du modèle providentiel. Certainement flattée et intimidée bien qu’elle ne soit pas particulièrement farouche, Maria Boursin s’invente spontanément une nouvelle identité. Elle dit s’appeler Marthe, Marthe de Méligny, orpheline d’une famille d’aristocrates déchus et ruinés. Elle prétend également avoir 16 ans alors qu’elle est âgée de 24 ans.

Pierre Bonnard. Femme au parapluie. 1895.
Pierre Bonnard. Femme au parapluie. 1895.

Marthe de Méligny, cette nouvelle identité, était certainement pour Maria, Maria Boursin, un moyen de ne pas commencer une relation avec le poids de ses origines, ses séquelles culturelles, sociales. Peut-être y avait-il dans ses motivations une certaine “honte” de n’être qu’une enfant, la cinquième d’une fratrie de sept, d’un père menuisier, qui meurt à 45 ans, et d’une mère couturière vivant et travaillant à Sainy-Amand et Vesdun. La veuve et ses enfants quittent Boischaut pour Paris en 1891. Marthe travaille chez Trousselier. Elle rencontre Pierre deux ans plus tard. Le mythe du couple replié sur lui-même commence de s’écrire.


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Marthe Bonnard à travers Pierre

Puisqu’il est aventureux d’esquisser une biographie de Maria Boursin à Marthe Bonnard en passant par Marthe de Méligny, on peut s’aider de Pierre Bonnard. De ses photographies de Marthe, de la présence picturale de sa femme, son égérie et figure iconique dont il peupla une grande partie de ses toiles.

Marthe, indolente et farouche

Bonnard exécutait ses tableaux de mémoire ou d’après esquisses. Marthe détestait poser. Par ailleurs le peintre dans sa recherche reconstruisait pour mieux “rendre” le miroitement sensible de la lumière, des couleurs. Plus que des portraits il s’agit d’évocations. Des épiphanies du bonheur, de l’équilibre. Durant les deux conflits mondiaux Bonnard ne dévia pas pour autant de la sphère intime. Un journal pictural des impressions. Marthe habite toute l’œuvre de Bonnard. Elle reste donc, dans chacune de ses apparitions “picturales”, la jeune femme qui l’a ébloui à tout jamais. Rappelons qu’à l’heure de leur première rencontre, Maria Boursin prétendait avoir 16 ans.

Pierre Bonnard. portraits de Marthe.
Pierre Bonnard, portraits de Marthe

Marthe Bonnard, la lustrale

Pierre Bonnard, Marthe à sa toilette.
Pierre Bonnard, Marthe à sa toilette

Marthe, de constitution fragile, était extrêmement soucieuse des soins du corps. On constate à travers la série des “tub” que Bonnard travaillait également depuis photo. Un héritage qu’il doit probablement à l’influence de Degas.

Marthe, dans son rapport assuré et dénué de pudibonderie à l’eau et la nudité, dévoile un trait de caractère qui nuance le tableau d’une femme névrotique dressé par certains des proches de son époux. C’est une hédoniste talentueuse, attentive au corps, ses besoins, ses pulsions. Elle possède une intelligence sensible et du sensible particulièrement développée.

L’obsession de Marthe pour les bains

A l’époque de Marthe, l’on prétendait que pour soigner l’asthme, dont elle souffrait violemment, il fallait mener une vie frugale, faire preuve d’une hygiène des plus attentives.

Marthe, probablement obsédée par la mort de trois de ses frères et soeurs, ainsi que le décès prématuré de son père, est angoissée par l’arrivée de la maladie. Parmi les incessants déplacements du couple en automobile (Pierre Bonnard aimait les voitures) du couple à Paris, en Normandie, dans le Sud, dans l’une ou l’autre de leurs maisons, ou chez des amis, il y eut de nombreux séjours dans des établissement thermaux.

Pierre Bonnard, Le Bain, 1925.
Pierre Bonnard, Le Bain, 1925

En outre, le tableau ci-dessus; intitulé “Le Bains” de Marthe dans la baignoire, correspond à l’époque du suicide de Renée. Une jeune femme dans la vingtaine qui fut la maîtresse de Bonnard alors quinquagénaire. Il en fut passionnément amoureux. Il ne put néanmoins ni ne voulut quitter Marthe si inextricablement liée à son quotidien, à sa peinture, à sa jeunesse.En outre, que deviendrait-elle sans lui ? Elle s’est entièrement vouée et consacrée à lui, elle ne possède rien. Ils ne sont pas même mariés. Pour remédier à cette situation, pour rassurer Marthe, la protéger comme il a toujours tenté de le faire, Pierre Bonnard lui propose le mariage. Ce sera chose faite en 1925.

Un mois plus tard Renée met fin à ses jours. Le couple ne surmontera jamais complètement cette épreuve.

Pierre Bonnard. Portrait de femme (Renée Monchaty), vers 1920.
Pierre Bonnard. Portrait de femme (Renée Monchaty), vers 1920.

Pierre Bonnard, Marthe se séchant près d'une fenêtre.

Marthe paraît repliée et mélancolique dans ces toiles de Pierre Bonnard qui représente sans fard le post-coïtum.Une distance quelque peu angoissante existe dans ces tableaux qui datent des dernières années du 19° siècle, soit moins de 10 années après le premier éblouissement.Les ombres sont menaçantes, les protagonistes sont séparés par un paravent, ou l’artiste surplombe le modèle. Ils sont à part l’un de l’autre. Le désordre des ébats donne davantage un sentiment de chaos inquiétant que celui d’une efflorescence dionysiaque.

Le doux Bonnard, “peintre du bonheur », se fait sombre dans ces trois œuvres plus “descriptives”, voire narratives que la majorité du corpus.

  • “Femme assoupie sur un lit”, dit aussi “L’indolente”, 1899, Paris, Musée d’Orsay
  • “L’Homme et la Femme”, 1900.

Pierre & Marthe Bonnard.
Pierre & Marthe Bonnard

Ces images sont intéressantes car l’on peut apprécier la délicatesse de Marthe. Sa taille. Elle est petite. Elle doit lever la tête ou se percher sur un rebord de fenêtre, porter des talons hauts. Elle semble faire preuve d’une constante délicatesse dans ses gestes tout en étant naturelle et nonchalante, voire indolente.

Sur la dernière photographie (Marthe présentant une grappe de raisins à Bernadette, Le Pouldu, photographie de Maurice Denis), on peut deviner plus précisément les traits de son visage. Elle affiche un sourire d’enfant, les joues pleines, le nez mutin. Les cheveux défaits et au vent, en plein soleil, heureuse de voir l’enfant rire. Elle resplendit de vie.

Marthe ne serait donc pas si austère et revêche que ce qu’une partie de l’entourage de Pierre Bonnard a pu dire. Tout du moins jusqu’aux dernières années, mais Marthe était accablée par la maladie, un asthme sévère, qui empira avec le temps.

Bonnard montrera Marthe presque constamment de dos, penchée ou de trois quarts, très rarement de face, encore moins souriante. Pourtant par accident, dans cette dernière photographie, elle a été saisie dans toute son élégante spontanéité. Elle n’aimait probablement pas être photographiée, se fermant devant l’objectif, à quelques exceptions prêtes. C’en est une !

Marthe et Pierre Bonnard à la baignade

Pierre & Marthe Bonnard à la rivière.
Pierre & Marthe Bonnard à la rivière

Ces photographies sont une séquence fascinante de la vie privée de Marthe Bonnard et Pierre. Pierre photographie sa compagne, Marthe de Méligny. Ils ne sont pas encore mariés. Il ne sait presque rien d’elle. Pas même son véritable état civil. Une incuriosité surprenante. Il prend Marthe sans son histoire, au présent. Telle qu’en elle-même. Sensitive.

Marthe durant ces quelques prises de vue interagit avec Pierre. Elle prend la pose. Elle qui déteste cela. Elle l’interpelle. Elle est à l’aise avec son corps. Elle le caresse, l’inspecte. En joue. Elle n’est ni prude, ni complexée. Elle est dans son élément. L’eau, le soleil, les fragrances de l’été, la sensualité, les sensations. “L’intelligence sensible” des choses, des états, des émotions.

Pierre en œil avisé saisit ce qui lie Marthe à l’eau, l’orée du bois, la brise, la chaleur, l’herbe sèche sous les pieds. La lumière évidemment. Elle a une liberté qu’il n’a pas, une légèreté de danseuse qui le ravit.

Marthe est comme ces déités antiques qui apparaissent pour leurs seuls héros, dans un moment de suspension, un éclat unique, en pleine lumière. Le peintre Bonnard sait d’instinct tout cela. Il reproduira ces épiphanies dans nombre de ses toiles.

Puis Marthe s’empare de l’appareil. L’appareil est fixé sur un trépied. L’angle et la lumière sont identiques. Pierre se montre bien moins démonstratif. Il est empesé. Il se gratte le genou, regarde au loin. Il se fige dans une pose ou une attitude prosaïque. Il n’a pas le pied léger de Marthe.

Cette danse sensible qui l’obséda toute sa vie correspondait parfaitement à sa démarche artistique. Marthe était, dans les moments de bonheur, la manifestation vivante d’une appréhension purement sensible, perceptive du présent. Une forme d’immanence qui est au cœur du projet de Pierre Bonnard.

Marthe Bonnard, l’hommage du peintre :

Des Marthe peintes par Pierre Bonnard on a inféré qu’elle était fermée, introvertie, renfrognée, voire acariâtre. Comme si ce qui avait été peint reflétait une situation de fait. La photographie elle-même est douteuse en matière d’objectivité, que dire alors de la composition picturale !

Comme Emmet Gowin (voir notre article) reconnait avoir brossé un portrait austère et hiératique de sa femme, Edith Moriss, alors qu’elle est au quotidien joyeuse, volubile et énergique. De même, les portraits de Marthe ne disent rien de Marthe. Comme l’idéalisation photographique d’Emmett Gowin, Bonnard exalte Marthe pour sa sensualité, sa beauté naturelle, ce qu’il considère être sa manière d’être au monde. Il en fait une révélation sensuelle qui serait close sur elle-même, toute à l’attention du flux des sensations. Quant à Marthe, on est réduit à plus de conjectures que de témoignages fiables et croisés.

Marthe est avant tout une création du peintre Bonnard. S’il ne l’avait pas fait habiter tant de ses œuvres il n’y aurait probablement pas une telle aura autour du personnage. C’est un hommage à Marthe sous la forme d’une injustice supplémentaire occultant, ce qu’elle-même a voulu fuir, Maria Boursin.

Pierre Bonnard  Femme au chien (Marthe Bonnard), 1925.
Pierre Bonnard Femme au chien (Marthe Bonnard), 1925.

La Relation Complexe entre Marthe et Pierre Bonnard en 16 capsules

1

Les Mensonges de Maria : La Naissance de Marthe de Méligny

Quand Maria Boursin rencontre Pierre Bonnard à l’automne 1893, elle s’invente spontanément une identité entièrement nouvelle. Cette ouvrière de 24 ans, employée dans un atelier de fleurs artificielles, se transforme en « Marthe de Méligny », prétendant être une orpheline de 16 ans issue d’une famille aristocratique ruinée. Ce mensonge fondamental n’était pas une simple tromperie mais plutôt un acte de réinvention de soi—une façon d’échapper au poids de ses origines modestes en tant que cinquième enfant d’un père charpentier et d’une mère couturière de province.
2

L’Idéalisation de Pierre : L’Éternelle Adolescente

La vision artistique de Pierre Bonnard concernant Marthe est restée figée dans le temps depuis leur première rencontre. Tout au long de leur relation, il a continué à la peindre comme la jeune femme qui l’avait ébloui à jamais—essentiellement la jeune fille de 16 ans qu’elle prétendait être lors de leur première rencontre. Ses peintures, réalisées de mémoire et d’après des esquisses plutôt que des poses vivantes, créaient non pas des portraits mais des évocations, des épiphanies de bonheur et d’équilibre qui idéalisaient l’essence juvénile et la sensualité de Marthe tout en occultant la vraie femme en dessous.
3

Le Triangle Renée Monchaty : Passion et Culpabilité

Dans la cinquantaine, Pierre Bonnard s’implique passionnément avec Renée Monchaty, une jeune femme d’une vingtaine d’années. Cela crée un triangle impossible : Pierre est profondément amoureux de Renée mais ne peut abandonner Marthe, qui a consacré toute son existence à lui et ne possède rien en propre. L’artiste est pris au piège entre sa passion brûlante pour la jeunesse et la beauté, et sa responsabilité protectrice envers Marthe, qui a structuré toute son identité autour de leur relation.
4

Le Suicide de Renée : Le Tournant Traumatisant

Pour résoudre la crise et protéger Marthe, Pierre propose le mariage en 1925 après des décennies ensemble. Un mois après leur cérémonie de mariage, Renée Monchaty met fin à ses jours, dévastée par le choix de Pierre. Cette tragédie crée une blessure permanente dans la relation du couple dont ils ne se remettront jamais complètement. Le suicide jette une ombre sur leur mariage, introduisant culpabilité, chagrin et la reconnaissance tacite du prix payé pour leur union.
5

L’Obsession des Bains de Marthe : Rituel et Nécessité

La relation de Marthe avec l’eau et les bains était à la fois thérapeutique et obsessionnelle. Souffrant d’asthme sévère, elle suivait les conseils médicaux de l’époque qui prescrivaient une hygiène rigoureuse et une vie frugale pour les affections respiratoires. Ses bains fréquents étaient aussi probablement liés à sa terreur de la maladie et de la mort, façonnée par la perte de trois frères et sœurs et de son père à un jeune âge. Pierre a capturé ce rituel dans sa célèbre série des « tubs », montrant la relation intime de Marthe avec l’eau et les soins du corps.
6

L’Hostilité de l’Entourage de Pierre : L’Indésirable Intruse

Beaucoup dans le cercle artistique et social de Pierre Bonnard voyaient Marthe avec suspicion et aversion. Ils la percevaient comme fermée, névrotique et exigeante—quelqu’un qui isolait le peintre de ses amis et obligations sociales. Cette hostilité était en partie due aux préjugés de classe contre ses origines ouvrières et en partie à cause de son comportement protecteur et possessif envers Pierre. La communauté artistique la voyait comme un obstacle à l’engagement social et aux relations professionnelles de Bonnard.
7

L’Aristocrate Inventée : Fuir les Origines Sociales

La transformation de Maria Boursin en « Marthe de Méligny » représentait une métamorphose sociale complète. La fille d’un charpentier mort à 45 ans et d’une mère couturière qui avait déménagé la famille à Paris en 1891 se réinvente en noble. Il ne s’agissait pas seulement d’impressionner un prétendant—c’était échapper définitivement à la honte et aux limitations qu’elle ressentait de son milieu provincial et ouvrier et créer une identité digne de l’amour d’un artiste.
8

Fragilité Physique et Peur : L’Ombre de la Mortalité

La constitution délicate de Marthe et son asthme sévère ont dominé une grande partie de sa vie adulte. Son obsession de la santé, de la propreté et des traitements médicaux découlait de peurs profondes concernant la mortalité, renforcées par les décès précoces dans sa famille. Les voyages constants du couple vers des stations thermales et centres de cure reflétaient ses tentatives désespérées de conjurer la maladie et la mort, créant un mode de vie dicté par la nécessité médicale plutôt que par l’inspiration artistique.
9

Le Modèle Réticent : Refuser de Poser

Bien qu’étant la figure centrale de centaines de peintures de Bonnard, Marthe détestait poser pour l’art. Ce paradoxe forçait Pierre à travailler de mémoire, d’esquisses et de photographies, contribuant à la qualité onirique et idéalisée de ses représentations. Son refus de poser traditionnellement signifiait que les images de Bonnard étaient filtrées par le souvenir et l’imagination, les rendant moins documentaires que visionnaires—capturant non pas Marthe telle qu’elle était, mais telle que Pierre l’expérimentait et se la rappelait.
10

Sensualité Naturelle : L’Intelligence des Sens

Les photographies de Marthe se baignant dans les rivières révèlent une femme parfaitement à l’aise avec son corps et l’environnement naturel. Elle possédait ce que l’article appelle « l’intelligence sensible »—une intelligence sensitive particulièrement accordée aux sensations physiques, à l’eau, à la lumière et à la beauté naturelle. Cette qualité hédoniste contredisait l’image austère et névrotique promue par les détracteurs de Bonnard, montrant plutôt une femme avec une intelligence sensuelle remarquable et une liberté corporelle.
11

Le Mariage de Protection : Sécurité Légale Après des Décennies

Le mariage de Pierre et Marthe en 1925 survient après trente-deux ans ensemble, motivé non par une impulsion romantique mais par une nécessité pratique. Pierre réalise que Marthe, ayant consacré toute sa vie adulte à lui, ne possède rien—ni argent, ni propriété, ni identité indépendante. Le mariage était sa tentative de fournir protection légale et sécurité à une femme qui avait tout sacrifié pour leur relation, la rendant légalement son héritière et sa dépendante.
12

Photographie vs Peinture : Différentes Vérités Révélées

Le contraste entre les photographies et les peintures de Bonnard représentant Marthe révèle des visions concurrentes de la même femme. Dans les photographies, surtout les scènes candides de rivière, Marthe apparaît spontanée, joueuse et naturellement gracieuse. Dans les peintures, elle semble souvent mélancolique, renfermée et mystérieuse. Ces différents médias capturaient différents aspects de sa personnalité—la photographie révélant ses moments de joie sans garde, la peinture exprimant la perception plus complexe et émotionnellement chargée de Pierre sur leur relation.
13

Le Mythe du Couple Reclus : Isolement Artistique

Pierre et Marthe cultivaient une image d’isolement romantique, se déplaçant constamment entre leurs diverses maisons à Paris, en Normandie et dans le Sud de la France. Ce mode de vie péripatéticien servait plusieurs objectifs : il accommodait les besoins de santé de Marthe, fournissait à Pierre une inspiration artistique variée, et surtout, leur permettait de contrôler leurs interactions sociales. Leur mobilité leur permettait d’éviter un contact soutenu avec des personnes qui pourraient découvrir la vraie identité de Marthe ou défier leur mythologie soigneusement construite.
14

La Création de Marthe : Art contre Réalité

Pierre Bonnard a essentiellement créé « Marthe » comme figure artistique, l’élevant de Maria Boursin à travers ses peintures et photographies. Cette création artistique est devenue plus réelle que la personne historique, rendant Marthe principalement connue à travers la vision de Pierre plutôt que par sa propre voix ou ses actions. L’ironie est que l’hommage aimant de Bonnard a simultanément obscurci la vraie femme—l’injustice finale envers quelqu’un qui avait déjà effacé ses propres origines.
15

La Mélancolie Post-Coïtale : Isolement Intime

Certaines des peintures les plus psychologiquement complexes de Bonnard montrent Marthe dans des moments post-intimes—se séchant, séparée par des paravents, ou paraissant distante malgré la proximité physique. Ces œuvres de leurs premières années ensemble révèlent une distance émotionnelle même dans leurs moments les plus privés. Les peintures suggèrent que même dans l’intimité, Marthe et Pierre restaient quelque peu isolés l’un de l’autre, connectés mais séparés, partageant l’espace physique tout en habitant des mondes émotionnels différents.
16

Marthe Solange : L’Éveil de l’Artiste Cachée

Entre 1921 et 1926, Marthe se crée une quatrième identité : « Marthe Solange », devenant une artiste talentueuse à part entière. Elle étudie avec Louise Hervieu, qui « la révéla à elle-même » loin du cercle artistique de Pierre, et se spécialise dans le pastel, attirée par ses textures soyeuses et sa capacité à rendre la lumière. Ses sujets étaient le monde autour d’elle—fruits, fleurs, nature, paysages—rendus avec une grâce et une fraîcheur qui lui étaient uniquement propres. Même Claude Monet s’intéressait à son travail, et elle tint sa propre exposition, démontrant « quelque chose de neuf et en même temps de solide ».

Post Review Form (#16)

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