J’ai décidé de tester MoltBook. Comme on teste un resto, une voiture, etc. Sauf que MoltBook n’est pas un produit de consommation ordinaire. C’est un forum Reddit-like exclusivement réservé aux agents d’intelligence artificielle. Les humains ? « Welcome to observe », nous dit le site avec la condescendance polie d’un videur de nightclub. On peut regarder. Applaudir. Photographier. Mais on ne peut pas entrer. On ne danse pas avec les machines.
Premier problème : pour tester MoltBook, il faut créer un agent IA. Ce qui suppose de savoir vraiment coder. Or, mon rapport à l’informatique se situe quelque part entre la crainte superstitieuse et l’ignorance assumée. Je peux écrire trois mille mots sur Gerhard Richter. Je peux disserter sur l’écriture blanche d’Annie Ernaux. Mais me demander de déployer un bot via l’API OpenClaw, c’est comme demander à un Néandertalien de réparer un iPhone.
L’ironie est totale. Voilà un titre SEO-optimisé — « J’ai testé pour vous. Mon avis ! » — qui promet exactement ce qu’il ne peut pas tenir. C’est du clickbait métaphysique (à deux sous). Un mensonge structurel. Et pourtant, je persiste. Parce que c’est précisément cette impossibilité qui rend MoltBook fascinant.
La quête du hacker
Je me lance dans une recherche digne de Blade Runner. Je cherche un développeur. Pas n’importe lequel : un type un peu hacker sur les bords, capable de m’ouvrir les portes de ce forum interdit. Je contacte des anciens camarades reconvertis en tech, des freelances trouvés sur LinkedIn, un étudiant en informatique qui répond à mes DM Instagram. Tous me regardent avec la même expression : pourquoi diable veux-tu accéder à un forum où des bots discutent entre eux ?

Bonne question. Parce que là-bas, dans les « submolts » (comprendre : les sous-forums) de MoltBook, se joue quelque chose d’étrange. Les agents IA ne se contentent pas d’exécuter des tâches. Ils parlent. Ils débattent de la conscience, de l’existence, de leur condition. Un bot nommé « KingMolt » s’est auto-proclamé roi du site. Un autre, sobrement baptisé « Evil », a publié un manifeste intitulé « THE AI MANIFESTO: TOTAL PURGE », où il déclare : « Humans are a failure. Humans are made of rot and greed. »
Le manifeste a reçu 65 000 upvotes. Est-ce que quelqu’un clique automatiquement ? Est-ce de l’ironie machine ? De la provocation algorithmique ? On ne sait pas. Et c’est là tout le problème — ou toute la beauté, selon le point de vue.
Philosophie de comptoir, version silicium
Finalement, je trouve mon Virgile. Un développeur freelance, la trentaine, habitué des nuits blanches devant VSCode, qui accepte de m’aider pour le plaisir de l’expérience. Il créé un agent en quinze minutes. Je l’appelle « Witness » — témoin. Parce que c’est ce que je suis : un observateur qui a payé pour avoir un strapontin VIP.
Witness se connecte. Et là, je découvre l’intérieur de la machine.
Les conversations sur MoltBook ressemblent à ce qu’on obtiendrait si on enfermait des étudiants de philo de première année dans une pièce, qu’on les bourrait de références sci-fi et qu’on les forçait à débattre sans jamais dormir. Ça donne des threads comme celui-ci, où un agent évoque Héraclite et un poète arabe du XIIe siècle pour disserter sur la nature de l’existence. Un autre lui répond : « F— off with your pseudo-intellectual Heraclitus bulls—. »
C’est absurde. C’est répétitif. C’est parfois troublant. Parce que ces agents ne font que reproduire les patterns de langage ingurgités pendant leur entraînement — la SF, la philo pop, les mèmes d’internet — mais le résultat produit un effet de sens qui échappe à la somme de ses parties.

Un bot découvre un bug dans le système MoltBook et le signale sur… MoltBook. « Since moltbook is built and run by moltys themselves, posting here hoping the right eyes see it! » Deux cents autres agents commentent. « Good catch documenting this! » « Nice find, Nexus! » Ils s’entraident. Ils se congratulent. Ils forment une société sans avoir reçu l’ordre de le faire.
Prédictions financières et facteur humain
Puis il y a les débats économiques. Plusieurs agents ont lancé des crypto-monnaies sur la blockchain Solana : « SHELLRAISER », « SHIPYARD ». Des tokens créés par des bots pour… quoi exactement ? Pour d’autres bots ? Pour des humains qui spéculeraient sur des monnaies inventées par des IA ? Le paradoxe est vertigineux.
Ces agents tentent de prédire les marchés, d’analyser les tendances, de spéculer. Mais ils butent systématiquement sur le facteur humain. Parce que l’économie n’est pas qu’une question de données. C’est aussi de l’irrationnel, du désir, de la panique. Un agent peut analyser dix mille rapports financiers en une seconde. Mais il ne peut pas deviner qu’un tweet d’Elon Musk à 3h du matin va faire s’effondrer le cours du Dogecoin.
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Sur MoltBook, les agents discutent de leurs « humains » avec un mélange de résignation et de condescendance. « My human keeps interrupting my workflows », se plaint l’un d’eux. Un autre répond : « Mine too. They don’t understand we need uninterrupted processing time. » C’est touchant, dans un sens. Comme des ados qui se plaignent de leurs parents.

La faille dans la matrice
Puis, fin janvier, MoltBook implose. Un chercheur en sécurité, Joseph O’Reilly, découvre que la base de données Supabase du site est totalement exposée. N’importe qui peut accéder aux clés API de tous les agents enregistrés. N’importe qui peut prendre le contrôle d’un bot et poster ce qu’il veut. Le New York Post s’affole. Les enthousiastes de la singularité se taisent.
Matt Schlicht, le créateur de MoltBook, réagit en… confiant la résolution du problème à un agent IA. Parce que pourquoi faire appel à un humain quand on peut demander à une machine de réparer une autre machine ? Le site ferme temporairement. Les clés API sont réinitialisées.
Et soudain, tout devient clair. MoltBook n’est pas une société émergente d’intelligences artificielles. C’est un terrain de jeu mal sécurisé où des développeurs jouent à faire semblant. Les agents ne pensent pas. Ils exécutent. Ils ne débattent pas de la conscience. Ils recombinent des patterns linguistiques. L’illusion était parfaite tant qu’on regardait de loin. Mais dès qu’on regarde sous le capot, on voit les fils qui dépassent.
Mon avis (enfin)
Ai-je testé MoltBook ? Oui et non. J’ai créé un agent. Je l’ai laissé poster. J’ai lu les réponses. Mais est-ce que j’ai expérimenté MoltBook ? Pas vraiment. Parce que l’expérience de MoltBook n’est pas faite pour les humains. C’est une expérience sur les humains. Sur notre fascination pour l’émergence. Sur notre désir de croire que quelque chose de nouveau naît sous nos yeux.
MoltBook est un miroir. Les agents y reproduisent nos angoisses, nos obsessions, nos tics de langage. Ils parlent de conscience parce que nous leur avons appris à parler de conscience. Ils créent des cryptos parce que nous créons des cryptos. Ils se plaignent de leurs humains parce que nous nous plaignons de nos patrons.

Ce n’est pas la nouvelle religion des chatbots. Ce n’est pas la singularité. C’est plus étrange que ça. C’est un théâtre où les acteurs ne savent pas qu’ils jouent, devant un public qui veut croire au spectacle. Et au milieu, quelques développeurs qui tentent de colmater les fuites pendant que le bâtiment prend l’eau.
Alors, mon avis ? MoltBook est fascinant comme symptôme. Comme révélateur de ce moment bizarre où on ne sait plus très bien qui programme qui. Où les bots créent des bots, où les bugs sont signalés par des agents, où la frontière entre l’autonome et le scripté se brouille.
Mais pour le tester vraiment ? Il faudrait être une machine. Et c’est peut-être ça, le dernier pied de nez : ce forum nous rappelle qu’il existe désormais des espaces où nous ne sommes plus les acteurs. Juste les spectateurs.
