Dirk Braeckman, une photographie sans qualité, ou réduite à la sienne

Dirk Braeckamn est un photographe plasticien belge qui à travers une infinité de nuances de gris tente de rendre la surface sensible et sensuelle du réel.

Auteur: Thierry Grizard, publié le 12 avril 2026.

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Dirk Braeckman est né en 1958 à Eeklo, en Flandre orientale. Il a étudié la photographie et le cinéma à l’Académie royale des beaux-arts de Gand, entre 1977 et 1981. Depuis quatre décennies, il produit des photographies analogiques dont la caractéristique première est de sembler vouloir effacer toute caractéristique. Grandes surfaces grises. Lieux familiers vidés de leurs anecdotes. Portraits dont le visage est hors cadre. Un travail qui se construit sur la soustraction — et qui, paradoxalement, est immédiatement reconnaissable entre tous. C’est là la première tension de cette œuvre, et ce n’est pas la moindre.

Although est la première exposition personnelle de Braeckman au Royaume-Uni. Elle réunit une sélection d’œuvres récentes dans l’espace londonien de la galerie GRIMM. Le titre — Although, « bien que », « pourtant » — signale lui-même une résistance à la clôture du sens. Une concession qui n’en est pas une. Un « et cependant » suspendu à rien. C’est une bonne formule pour un artiste dont la pratique entière consiste à tenir deux positions à la fois sans jamais trancher.

© Dirk Braeckman.

Le programme et son ombre

Le cadre de référence est bien connu. Braeckman partage avec Gerhard Richter une certaine défiance à l’égard de la photographie comme représentation. Richter, dans les années soixante, reproduisait des photographies ordinaires — images de presse, snapshots familiaux — pour déporter la peinture hors du subjectivisme expressionniste. La photographie comme matériau neutre, dépourvu de pathos, permettant d’atteindre quelque chose de la surface picturale sans la contamination du geste.

Braeckman reprend ce programme, mais en photographe. Il ne documente pas un référent. Il travaille la surface photographique elle-même : le grain, la densité des gris, les contrastes écrêtés au laboratoire, les noirs affaiblis. Ce qui l’intéresse dans le carrelage de salle de bain, le rideau agité par le vent ou la boiserie surexposée au flash, c’est déjà, avant le déclenchement, la qualité tonale de ce qu’il voit. Non pas ce que c’est. Comment c’est.

La chambre noire n’est pas un lieu de développement mais un espace de fabrication à part entière. Braeckman y ajoute de la poussière, de la peinture, froisse les images avant tirage. Il collectionne des négatifs anonymes, des photographies de photographies, des prélèvements web. Il re-photographie ses propres images. L’accrétions se substitue à la capture. Son atelier mental ressemble davantage à celui de Francis Bacon — entropique, stratifié, producteur de sédimentation — qu’aux protocoles froids du conceptualisme photographique.

C’est précisément là que le programme se retourne contre lui-même.

© Dirk Braeckman.

L’effet de facture

Un minimalisme reconnaissable n’est plus tout à fait un minimalisme. La marque de fabrique est l’exacte contrepartie de l’effacement revendiqué. On identifie un Braeckman à dix mètres de distance — à la teinte, à la densité, à ce gris-fauve particulier qui est la signature de son laboratoire — avec la même certitude qu’on reconnaît un Morandi à sa gamme d’ocres ou un Tuymans à son blanc sale légèrement nauséeux.

Or Luc Tuymans, à qui on compare souvent Braeckman, assume pleinement la dimension subjective et narrative de son travail. La réduction chez Tuymans est au service d’une tension psychologique explicite. L’angoisse est le sujet. Chez Michael Borremans, autre voisin flamand dont le corpus partage avec Braeckman ce goût de la pénombre et des figures à demi-effacées, la peinture conserve une dimension de mise en scène délibérément théâtrale, presque hitchcockienne.

Braeckman se situe dans ce voisinage sans le rejoindre. Il ne revendique ni la psychologie de Tuymans ni la narrativité de Borremans. Il veut que ses images soient « sans qualité » — sans dramaturgie, sans pathos, sans hiérarchie entre les éléments représentés. Mais il produit en réalité des images d’une qualité formelle très élevée, dotées d’une atmosphère singulière et immédiatement saisissable.

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