Piet Mondrian, un grand peintre figuratif - ARTEFIELDS
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Piet Mondrian, un grand peintre figuratif

Article publié par Thierry Grizard le 18 décembre 2019

Piet Mondrian, la figure tutélaire de l’abstraction géométrique, a été jusqu'à la cinquantaine un peintre figuratif d'un talent exceptionnel. Il n'a d'ailleurs jamais totalement récusé la figuration, bien qu'il jugea très tôt qu'elle était impropre à rendre efficacement de ce qu'il y a d'universel dans le sensible.

Piet Mondrian, de la figuration à l’abstraction sensible

Pieter Cornelis Mondriaan (1872/1944) « francisé » en Piet Mondrian, afin d’être plus aisément prononçable, a été jusqu’à un âge avancé un peintre figuratif engagé et talentueux. Cet aspect de sa carrière a été très largement minimisé par ses biographes et les critiques d’art. Ils ont préféré voir dans la longue période figurative de Piet Mondrian une lente évolution vers le dépouillement.

Or, non seulement le peintre néerlandais n’est devenu totalement abstrait qu’à partir des années 1918-1920, vers donc la cinquantaine, mais il a continué toute sa vie durant à exécuter des œuvres figuratives y compris après 1920, notamment en peignant chaque matin une fleur, comme il l’avait fait à ses débuts pour gagner péniblement sa vie.

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Par ailleurs, Piet Mondrian n’est pas arrivé à l’abstraction géométrique pure par réduction ou apurement mais en tenant en parallèle la démarche figurative, les expériences picturales inspirées des mouvements artistiques de l’époque, et des œuvres presque sans figuration à l’aspect parfois très ornemental.

En outre, l’instauration d’une peinture hors de la représentation du sensible vouée à l’exaltation de son « essence propre », c’est-à-dire son médium défini comme étant la planéité, la couleur pure, ne pouvait pas constituer en soi une fin pour Mondrian ou ses contemporains engagés dans la même voie spirituelle. Cette conception tributaire des années 1950, en particulier de Clement Greenberg est une forme courante d’anachronisme.

Rayonnisme et illumination théosophique

Ce qui a dicté la démarche de Piet Mondrian est sustenté avant tout par une vision « philosophique » du monde inspirée notamment de la théosophie. La théosophie est un syncrétisme qui prétend faire la synthèse des approches religieuses et philosophiques, tout spécialement néoplatoniciennes, à la recherche d’une forme d’universalité spirituelle et prônant la recherche de l’illumination, d’une expérience intérieure, susceptible de nous dévoiler (dans une union mystique) un « Esprit » partagé par Dieu et les hommes.

Piet Mondrian était donc en quête d’un moyen de rendre sensible cet universel, la quintessence supposée du monde spirituel partagé de manière transcendantale par toutes les créatures douées d’intelligence.

L’exposition au musée Marmottant retrace, à travers le cadre étroit d’une collection composée de quelques 70 pièces, le parcours sinueux du peintre, constitué essentiellement de cheminements entrecroisés et parallèles s’étirant des années 1891 à l’année 1919.

En effet, l’exposition au musée Monet est composée exclusivement des pièces accumulées par un collectionneur du nom de Salomon Slijper qui a accompagné et soutenu Mondrian depuis ses débuts durant plusieurs décennies.

On découvre alors un jeune peintre influencé sans surprise par la tradition paysagiste néerlandaise qui prônait une approche naturaliste et soucieuse du rendu atmosphérique. Il y  a notamment, au tout début du parcours, un tableau de chasse de Piet Mondrian  représentant un lièvre au réalisme saisissant issu tout droit des tableaux de genre du 17° siècle. La suite de l’exposition montre bien, par collections temporelles et thématiques, la constante qui a animé la démarche du futur instigateur de l’abstraction géométrique.

La Nouvelle Plastique

Piet Mondrian recherchait constamment une sorte d’au-delà du tableau, ou plutôt, de l’au-delà de l’imitation picturale du sensible. Plus que l’allégorie, qu’il n’a pas dédaigné dans ses différentes tentatives symbolistes inspirées de Munch ou des Nabis, ce que veut le peintre ce n’est pas une métaphore, mais une forme de révélation immanente qui soit propre au tableau. Une intention qui le conduira non pas à expulser le sensible mais l’imitation pour se concentrer sur une surface ne simulant pas le réel mais donnant l’évidence d’une forme sensible de l’universel, qui ne soit contenu dans aucune forme imitative ou décorative.

Le tableau ne sera plus une « veduta » ou un ornement mais une forme de dessillement. Pour y parvenir Piet Mondrian a du élaborer lentement l’idée qui fonde le Néoplasticisme, à savoir l’obtention d’un rapport pictural équilibré des contraires : le vide, le plein ; la forme et le fond ; le bord et le centre ; l’aplat et la ligne, etc.

Mais avant d’arriver à cette conclusion du tableau conçu comme équilibre formel à l’image d’une illumination spirituelle Piet Mondrian va expérimenter une multitude de possibilités expressives. C’est ce que retrace magnifiquement l’exposition des pièces de la Collection Salomon Slijper.

Le parcours figuratif jusqu’à l’abstraction géométrique

C’est ainsi qu’en 1892 à l’âge de 20 ans jusqu’en 1905 Piet Mondrian est encore relativement ignorant et apparemment fermé aux influences étrangères à la tradition néerlandaise d’une peinture d’ambiance et très descriptive, soucieuse d’une forme d’authenticité de l’approche au motif, une manière d’intimité révélatrice de soi-même.

Ce n’est qu’en 1905 qu’il découvre van Gogh et l’approche idiosyncrasique à l’extrême du motif, qui se déforme à l’unisson de la subjectivité.

Les travaux de Mondrian sont alors assez disparates mais domine une facture sinon expressionniste d’aborder le paysage tout du moins une ébauche de déconstruction méthodique quoique illusionniste. La touche est itérative, les verticales et horizontales soulignées par des aplats qui dans le détail n’ont rien d’imitatif mais qui produisent dans leur ensemble un effet naturaliste convaincant. L’approche fait penser à Cézanne qu’il ne découvrira pourtant qu’en 1911. C’est aussi la leçon des néo-impressionnistes.

A partir de 1908 Piet Mondrian poursuivra dans la voie de la décomposition du motif en adoptant le divisionnisme consistant à maintenir les couleurs juxtaposées et des contours nettement délimités en aplats. Certaines des œuvres de Mondrian notamment « Dune II » et « Dune III » semblent adopter de manière quasi mimétique la facture des fauves français notamment Derain ou Matisse. La singularité de ces travaux réside surtout dans leur dimension rayonnante et expansive, l’usage de la couleur pure à l’opposé de la couleur « naturelle », et la pollinisation de celle-ci, des qualités que l’artiste néerlandais recherchera tout le long de sa carrière.

De 1911 à 1914 il séjourne à Paris et découvre le cubisme qu’il adopte immédiatement mais davantage pour son aspect formel que théorique. L’objet n’est évoqué que par des notations minimales, l’essentiel se concentre dans les relations rythmiques des lignes sur des fonds presque monochromatiques qui tentent déjà d’échapper au creusement optique. Ce qui n’empêche pas Piet Mondrian d’exécuter en 1911 jusqu’à 1917 des phares et des moulins figuratifs bien qu’ils soient soumis avec rigueur à des réductions formelles radicales.

Durant la première guerre mondiale, alors qu’il est contraint de demeurer aux Pays-Bas, et son retour en 1919 à Paris, Piet Mondrian a peint son premier tableau construit à partir d’une grille et totalement abstrait. Ce premier tableau ressort de la tentative d’obtenir un équilibre pictural composé de rapports entre des éléments qui se contrarient afin de d’obtenir une osmose certes non figurative mais néanmoins éminemment sensible. C’est en usant de la grille de non-couleur qui assemble les aplats colorés et les vides que Piet Mondrian parviendra à un ensemble stable et complet. La Nouvelle Plastique est née !

 

Repères chronologiques :

  • 1872 : Naissance de Pieter Cornelis Mondriaan à Amersfoort.
  • 1886-1892 : Cours de dessin et peinture avec son père et son oncle.
  • 1890 : Première exposition.
  • 1892 :
  • Piet Mondrain déménage à Amsterdam.
  • Formation artistique à l’Académie royale des beaux-arts.
  • 1909 :
  • Piet Mondrian devient membre de la Société théosophique et ce jusqu’à sa mort. Il aura été intéressé par ce mouvement intellectuel depuis 1893.
  • Mondrian transforme son atelier qu’il peint en noir et blanc tout en se retirant tous les meubles.
  • 1910 : Mondrian fonde avec Jan Toorop le Cercle d’art moderne.
  • 1911-1912 :
  • Exposition au Stedelijk Museum d’Amsterdam.
  • Installation à Paris.
  • 1914 : Retour aux Pays-Bas et il se trouve forcé de rester en raison de la première guerre mondiale.
  • 1915 : Rencontre Salomon Slijper.
  • 1917 : Fondation du mouvement De Stijl.
  • 1919 : Retour à Paris.
  • 1921 :
  • Exposition à la galerie Rosenberg.
  • Mort du père de Mondrian.
  • 1922 : Rétrospective pour son cinquantenaire au Stedelijk Museum d’Amsterdam.
  • 1930 : Fin du mécénat de Salomon Slijper.
  • 1938 : Installation à Londres.
  • 1940 : Expatriation définitive aux Etats-Unis.
  • 1944 : Piet Mondrian meurt le 1° février.



Corollaires :

  • Le Bauhaus
  • Edvard Munch
  • Nabis
  • Jan Toorop
  • Symbolisme
  • Fauvisme
  • Cubisme
  • Néo-impressionnisme
  • Pointillisme
  • Divisionnisme
  • Seurat
  • De Stijl
  • Ecole de Barbizon