Les femmes, les muses et la photographie - ARTEFIELDS
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Les femmes, les muses et la photographie

Article publié par Thierry Grizard le 26 janvier 2020

Les femmes sont omniprésentes dans l'art, mais elles l'ont été longtemps à titre de modèles ou de muses. La photographie a joué un rôle fondamental et libérateur quant à leur image et leur position dans le monde artistique.

Femmes, égéries et photographes

L’omniprésence presque invisible des femmes

De même que le modèle féminin est omniprésent dans la peinture et la sculpture, la photographie en a fait un de ses sujets cardinaux. Aux femmes idéalisées ou indirectement suggestives, la photographie a néanmoins rapidement substitué aux détours formels et fréquemment hypocrites de l’art classique, une femme objet, charnelle ou toujours symbolique mais dans un registre pesamment mercantile et tout aussi coercitif.

Man Ray, "noire et blanche".
Man Ray

Femmes performeuses et photographes

Il n’en demeure pas moins que la photographie lorsqu’elle a commencé à acquérir ses lettres de noblesse en tant que mode d’expression artistique, (voir notre article), notamment grâce à l’art conceptuel et performatif, a rapidement été adopté en tant que moyen privilégié d’expression par des artistes femmes, revendiquant par ce truchement un regard différent, en proclamant précisément un féminisme de combat.

Cela a été particulièrement vrai avec Ana Mendieta, qui dans ses performances « chamaniques », utilisait les moyens de captations filmiques et photographiques qui permettaient d’en avoir le témoignage alors que l’action elle-même était révolue.

Ainsi Francesca Woodman a élaboré, durant sa trop brève existence, une œuvre fascinante préoccupée principalement, en tant que femme, de la corporéité, l’identité et le genre.

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Ana Mendieta
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© Francesca Woodman

Les femmes, les médias et le médium photographique

Cindy Sherman a construit la majorité de son corpus autour de la représentation de la femme dans les médias et les archétypes qui les régissent. Pour se faire la plasticienne américaine a utilisé la photographie comme un moyen mimétique de « re-produire » de manière tautologique les images collectives (publicitaires, télévisuelles, cinématographiques), mais également comme méthode d’enregistrement de la mise en scène théâtrale des stéréotypes. La photographie est pour Cindy Sherman, en tant que moyen et « milieu », fondamentale. Ce n’est pas un simple outil mais un vecteur. La reproduction photographique est à la fois le medium incriminé, en tant qu’il sert les médias, et le moyen de publier l’action théâtrale, qui par l’écart du grotesque, souligne le poids de l’appareil coercitif des représentations collectives, qu’elles soient intériorisées ou purement subies.

Cindy Sherman est probablement, parmi les plasticiennes et femmes photographes, celle qui a porté à son apogée le médium aussi bien dans ses moyens intrinsèques que ses finalités extrinsèques.

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© Cindy Sherman

Femmes photographes

De nombreuses jeunes photographes femmes ont emboîté les pas de leurs devancières. Elles poursuivent une écriture qui tente, souvent avec provocation et ironie, de s’émanciper des représentations collectives de la « féminité », du genre donc, du corps fonctionnel et désirant des femmes.

C’est ainsi que Maisie Cousins donne une représentation du corps des femmes paradoxale. Elle mêle de manière inextricable l’organique, la réalité crue et quotidienne des « humeurs » féminines et le monde du luxe qui tente d’en prodiguer, tout au contraire, une vision apurée des vicissitudes et pulsions du corps, en l’occurrence celui, non pas des femmes, mais de femmes, aussi différentes et singulières les unes que les autres.

Pixy Liao, une jeune plasticienne chinoise, axe l’essentiel de son travail sur la mise en scène inversée de sa vie de couple avec Moro son compagnon. La jeune artiste renverse, parfois littéralement, les rôles dévolus aux sexes et aux partages des tâches au sens large et particulier, distributions des fonctions qui est notoirement prégnante dans la culture chinoise.

Quant à la photographe française Bettina Rheims, elle se consacre presque exclusivement à la dénonciation du machisme et des injustices faites aux femmes. Elle élabore des mises en scène in situ qui à travers une mise en image « glamour » dévoile des situations quotidiennes de subjugation, ou d’iniquités faites aux femmes.

Enfin, Elina Brotherus, dans la lignée du mouvement Fluxus, joue principalement sur les « jeux de mots » visuels, en abordant notamment la représentation des femmes et des genres.

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© Maisie Cousins.
Pixy Liao
© Pixy Liao
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© Bettina Rheims.
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© Elina Botherus

Les muses de la photographie

Par ailleurs, de nombreux photographes hommes ont parfois fait de leurs compagnes un de leurs centres essentiels d’inspiration.

Raoul Hausmann a réalisé ses meilleurs clichés en s’efforçant de capter la beauté farouche de Vera Broïdo. Edward Weston est indissociable de Tina Modotti, la photographe et comédienne italienne avec qui il a entretenu une relation passionnelle et orageuse. Alfred Stieglitz est de même intimement attaché dans son travail à Georgia O’Keeffe, au même titre que Harry Callahan et sa femme.

Emmet Gowin est exemplaire de ce point de vue, puisque son travail de témoignage sur la région de Danville s’articule profondément autour de deux femmes, son épouse Edith Morris et la mère de cette dernière. Il a donné une description de cette famille étendue résonnant comme une prière envers deux divinités chthoniennes, une femme au charisme de déesse tellurique et une grand-mère aux allures d’Alma Mater. A tel point, qu’après la mort de cette dernière l’investigation intime d’Emmet Gowin s’est vidé de sa substance et a dés lors entrepris d’autres recherches photographiques.

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© Emmet Gowin. Edith, Dayton (Ohio), 1970.

Femme et photographie, une relation complexe

Les femmes et la photographie entretiennent donc un rapport très complexe avec ce medium dont elles ont néanmoins pris possession très tôt. Probablement parce qu’il était initialement dédaigné par les artistes hommes ainsi que les institutions culturelles dominantes. Il y avait là une voie plus facile d’accès.

La femme dans la photographie a été, et est encore, à la fois un objet de la réification mercantile et une muse fondatrice. Cependant, depuis les années 1960 et 1970, les femmes ont profondément modifié ce rapport en se saisissant avec enthousiasme de la capacité critique et réflexive de la photographie. En se représentant autrement, à travers le miroir de l’image photographique, les femmes ont radicalement changé l’appréhension de ce médium.