Paul Delvaux, l’étrange sans l’inquiétude

Ni surréaliste, ni expressionniste : Paul Delvaux invente un étrangeté sans inquiétude, des collages sans collision. Portrait du peintre des femmes-éclipses, et de la lignée belge qu'il a rendue possible.

Auteur: Thierry Grizard, publié le 31 mai 2026.

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Paul Delvaux a beaucoup tâtonné avant de se fixer de manière irréversible. Né en 1897 dans la province de Liège, mort en 1994 à Furnes, il aura traversé presque tout le XXe siècle sans jamais en épouser les fièvres. Pour qui ne le connaît pas, une seule image suffit pourtant à le situer : une gare ou une rue nocturne, baignée d’une lumière froide, déserte ; des architectures antiques ou des immeubles 1900 ; et, parmi eux, des femmes nues, immobiles, le regard ailleurs, qu’un homme en costume sombre — plongé dans son journal ou dans ses calculs — ne remarque pas. Ajoutez parfois un squelette, un tramway, un miroir, et vous tenez l’essentiel du monde de Delvaux. Un monde reconnaissable entre tous, et que l’on range volontiers parmi le surréalisme. À tort, ou presque.

Paul Delvaux. La veillée

Un long tâtonnement

Ses débuts sont scolaires, au sens propre. Formation académique à Bruxelles, premiers tableaux sous l’influence du symbolisme de Jean Delville, puis détour par le postimpressionnisme et un expressionnisme appliqué. Rien, dans ces années, n’annonce vraiment l’œuvre à venir. Delvaux peint comme on s’exerce, en empruntant tour à tour les manières disponibles. Il a déjà la trentaine bien entamée que sa peinture cherche encore sa langue.

Deux rencontres décident de tout. La première est celle, au détour d’une foire bruxelloise, du musée Spitzner : un cabinet d’anatomie forain, avec ses vénus de cire, ses squelettes, son mélange de science populaire et de frisson trouble. Delvaux y reviendra toute sa vie ; il en gardera le goût des corps lisses et des décors d’exposition. La seconde rencontre est la découverte de Giorgio De Chirico, au milieu des années 1930. C’est par Chirico qu’il accède au surréalisme — non à sa doctrine, mais à son climat : un onirisme détaché du symbolisme, des perspectives vides, des places où le temps semble s’être arrêté. À partir de là, le peintre incertain devient le Delvaux que l’on connaît, et il ne changera plus guère.

Paul Delvaux. Le Tunnel. 1978.

Le réalisme magique, à la belge

De cette double révélation, Delvaux tire une leçon très personnelle, et c’est ici qu’il faut être attentif. Le surréalisme offrait deux outils. D’abord, laisser parler l’inconscient, l’écriture automatique transposée en peinture. Ensuite, le collage — cette collision d’images étrangères les unes aux autres qui fait effraction dans le réel. Delvaux ne retient véritablement ni l’un ni l’autre. Il n’adhère jamais au mouvement et trace une voie qui restera, pour l’essentiel, spécifiquement belge.

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