Lou Andreas-Salomé, ou comment Nietzsche m’a déçu

Lou Andreas-Salomé, muse de Nietzsche, compagne de Rilke, analyste de Freud ? Une biographie qui remet les pendules à l'heure — et le fouet dans la bonne main.

Auteur: Thierry Grizard, publié le 5 avril 2026.

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La photographie de Lucerne, ou la mise en scène d’un malentendu

Il existe une photographie prise à Lucerne en 1882. On y voit deux hommes en costume sombre — Paul Rée, 33 ans et Friedrich Nietzsche, 38 ans — attelés comme des bêtes de trait à une charrette. Dans la charrette, debout, tenant un fouet de pacotille, une jeune femme de vingt ans regarde l’objectif avec une expression que l’on qualifiera prudemment d’espiègle. La jeune femme, n’est autre que Lou Andreas-Salomé. La mise en scène est de Nietzsche lui-même. L’auteur de Par-delà bien et mal avait souhaité cette composition. Il convient de s’arrêter un moment sur ce détail.

Friedrich Nietzsche, en 1882, est l’homme qui a prononcé la mort de Dieu, théorisé le surhomme et entreprit le renversement de toutes les valeurs. Il est aussi l’homme qui, après avoir essuyé deux refus de mariage de la part de Lou Andreas-Salomé — refus clairs, répétés, courtoisement mais définitivement formulés —, rédige à l’intention de son ami Paul Rée des lettres d’une tonalité inattendue pour un philosophe de cette envergure.

On y lit, condensés sur quelques feuillets, l’aigreur, la supplication, la théorisation rétrospective d’un sentiment amoureux non partagé, et une propension à l’interprétation métaphysique de ce qui ressemble, sous un autre éclairage, à une simple déconvenue sentimentale.

Lou, pendant ce temps, continue.

Lou Andreas-Salomé

Biographie esquissée

Lou Von Salomé naît à Saint-Pétersbourg en 1861, fille d’un général russe d’origine française et d’une mère allemande. Elle grandit dans une ville qui n’est pas encore soviétique mais est déjà impossible. Elle refuse à dix-sept ans un premier prétendant, le pasteur Hendrik Gillot — son tuteur intellectuel —, puis quitte la Russie pour Zurich afin d’y étudier la théologie et la philosophie à une époque où cette combinaison, pour une femme, constitue encore un acte de résistance passive. Sa santé l’oblige à interrompre ses études. Elle gagne Rome, où elle rencontre Paul Rée, philosophe positiviste et ami de Nietzsche, qui la présente à ce dernier en avril 1882.

La suite est connue. Ce qui l’est moins, c’est à quel point cette histoire est, du point de vue de Lou, d’une banalité parfaite. Deux hommes cultivés s’éprennent d’elle. Elle leur propose une relation intellectuelle ternaire, sans exclusive amoureuse. L’un accepte avec grâce. L’autre se montre incapable de soutenir cette proposition sur la durée.

Nietzsche amoureux : le surhomme en correspondance

Les lettres de Nietzsche constituent, à cet égard, un document d’une valeur documentaire considérable. Non pas pour ce qu’elles révèlent de sa philosophie, mais pour ce qu’elles exposent malgré lui.
L’auteur du Zarathoustra — ouvrage qu’il commence précisément dans cette période de turbulence — y déploie une sensibilité assez ordinaire, pour ne pas dire triviale, que l’on ne s’attendrait pas à trouver sous la plume du contempteur du ressentiment. Il accuse Lou de duplicité, incrimine Rée, adresse à sa sœur Elisabeth des épanchements, ponctués de fâcheries réversibles, qui, une fois croisés avec les réponses de celle-ci, composent un portrait familial d’une complexité psychologique remarquable.

Friedrich Nietzsche

Car Elisabeth Förster-Nietzsche mérite une mention particulière dans cet inventaire. Elle voue à Lou une hostilité d’une constance admirable, qualifiant la jeune femme, dans sa correspondance, de termes qui excèdent le simple désaccord idéologique.

Plus tard, après la mort de son frère, elle administre les archives nietzschéennes avec un soin qui lui permet d’orienter, voire de travestir, l’interprétation de l’œuvre selon ses propres orientations nationalistes.

Nietzsche, qui avait en son temps rompu avec Wagner au nom d’une certaine idée de l’Europe, se retrouve ainsi posthumement assigné à des positions qu’il avait explicitement rejetées. On ne saurait imaginer démenti plus éloquent, fût-il involontaire.

Mais c’est une autre histoire.

Par le petit bout de la lorgnette

Revenons donc à notre lorgnette. Car c’est précisément là que l’affaire devient croustillante.

Nietzsche est, certes, un précurseur d’une acuité peu commune. Il annonce les fractures du XXe siècle avec une précision qui rend sa lecture rétrospectivement inconfortable.
On soulignera cependant, pour ne pas ériger une statue trop lisse, que cette fulgurance doit quelque chose à des héritages que Nietzsche n’a pas toujours revendiqués avec la même ostentation qu’il revendiquait son originalité.

Lou Andreas-Salomé – Suppléments

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Ralph Waldo Emerson, notamment, dont il lisait les Essais depuis l’adolescence et qu’il annotait avec une ferveur que ses propres admirateurs ignorent souvent — Emerson, donc, circule souterrainement dans plusieurs de ses intuitions les plus célébrées sur l’individu souverain, la méfiance envers les institutions, la nécessité de se dépasser soi-même.

La filiation est documentée. Elle ne diminue rien, mais elle nuance la silhouette du génie ex nihilo.

Ce qui est plus gênant, en revanche, c’est l’écart entre la pensée des hauteurs et celle de tous les jours.
Nietzsche a théorisé le renversement des valeurs, la critique de la morale grégaire, l’affranchissement de toute tutelle métaphysique — et professait un vif mépris pour les conventions bourgeoises, celles de son milieu protestant rhénan comme celles, plus clinquantes, de la bourgeoisie austro-hongroise.


Dans ses lettres à Lou ou à son propos, il se montre pourtant d’un conservatisme d’une platitude déconcertante, parfaitement ajusté aux normes de son époque : la femme doit accepter, l’homme souffre d’être refusé, la sœur surveille, le rival est un traître.
Rien, dans cet arsenal réactionnel, ne laisse deviner l’auteur de L’Antéchrist.

Lou Andreas-Salomé

On pourrait trouver cette dissonance touchante. On peut aussi la trouver significative — et conclure que le fautif n’est peut-être pas Nietzsche, qui se trouve être simplement décevant, mais ses admirateurs de tous bords, qui déploient leurs ex-voto avec un tel zèle qu’ils finissent par rendre l’objet de leur dévotion inaccessible à toute critique sans force guillemets préventifs.

D’ailleurs!
Il ne s’agit pas de juger Nietzsche à l’aune d’exigences anachroniques — exercice commode mais méthodologiquement paresseux. Il s’agit de noter que l’ambivalence entre une pensée qui renverse et une pratique qui se soumet est, chez lui, particulièrement saillante.

Le philosophe de la « transvaluation » de toutes les valeurs n’a pas « transvalué » celle-là.

Lou Andreas-Salomé, pour sa part, l’avait fait — sans en écrire un traité.

Paul Rée : l’honnête homme du triptyque

Paul Rée, dans cette relation triangulaire aux allures de bluette pour ados, fait figure d’honnête homme au sens du XVIIe siècle. Moins génial que Nietzsche, moins flamboyant, il est aussi moins encombrant.

Il vit quelques années dans une relation de proximité intellectuelle et affective avec Lou, sans en faire une tragédie. Quand leur compagnonnage s’achève — Lou part, la situation évolue —, il ne publie pas de pamphlet. Il continue d’écrire, se consacre à la médecine, meurt en montagne dans des circonstances qui demeurent obscures.

Sa discrétion, dans ce contexte, prend la valeur d’une forme de sagesse pratique que la postérité, peu portée sur les silences, a largement ignorée.

Lou et Friedrich Carl Andreas. 1886.

Lou, elle, épouse en 1887 l’orientaliste Friedrich Carl Andreas — mariage blanc, arrangement commode, liberté préservée. Elle sait que le mariage peut être un outil de la liberté plutôt que de contraire… A condition de l’utiliser avec méthode.

Rilke, ou l’élève qui ne passe jamais au niveau supérieur

Rilke arrive à la fin du siècle, jeune, vulnérable, et doué.
Lou a trente-six ans. Elle le prend en charge avec une détermination maternelle qui n’exclut pas l’érotique, le rebaptise — il s’appelait René, elle lui suggère Rainer —, l’emmène deux fois en Russie, lui apprend à regarder.
Quand elle le quitte, parce qu’elle le quitte, il traverse une période noire d’une fécondité remarquable. On lui doit notamment les Cahiers de Malte Laurids Brigge et une correspondance avec Lou qui s’étend sur des décennies et dans laquelle il lui soumet ses angoisses avec une régularité métronomique. Elle lui répond, pas toujours, avec la sobriété de quelqu’un qui a d’autres occupations.

Elle a, en effet, d’autres occupations. Elle écrit — des romans, des essais, une autobiographie. Elle élabore une pensée sur l’érotisme, sur la femme, sur le narcissisme, qui anticipe plusieurs conclusions psychanalytiques sans les formuler dans ce vocabulaire.

Freud et la reconnaissance — avec ses limites

C’est Freud qui lui fournit le vocabulaire. Lou assiste au congrès psychanalytique de Weimar en 1911, entre en relation avec Freud, suit une formation analytique, devient praticienne. Freud la tient en haute estime et lui réserve une correspondance d’une franchise inhabituelle.

Il faut noter que Freud, par ailleurs, n’est pas ce qu’on appelerait aujourd’hui un féministe. Ses théories sur la féminité, la jalousie du pénis et le masochisme féminin comme donnée constitutive témoignent d’une conception de la différence sexuelle que Lou Andreas-Salomé conteste de l’intérieur, avec des moyens théoriques qui dérangent sans tout bouleverser.

Elle meurt en 1937 à Göttingen, à soixante-quinze ans. Les nazis brûlent une partie de sa bibliothèque. Sa réputation survivra, mais mal — longtemps réduite à une silhouette de muse, à un nom dans les biographies des hommes qu’elle a connus.

Lou Andreas-Salomé, enfin pour elle-même

Il aura fallu plusieurs décennies pour que la critique restitue à Lou Andreas-Salomé la position qui était la sienne : non pas celle d’une femme exceptionnelle par accident, née au carrefour de plusieurs génies masculins, mais celle d’une intellectuelle qui a construit, avec une cohérence remarquable, une existence et une œuvre sur ses propres termes.

Les hommes qui l’ont aimée, chacun à sa façon, sont tous devenus illustres. Elle l’est devenue aussi, mais plus tard, et pour des raisons différentes.

La photographie de Lucerne, reconsidérée : c’est elle qui tient le fouet.


Timeline Lou Andreas-Salomé

Lou Andreas-Salomé (1861–1937)

1861
Naissance à Saint-Pétersbourg
1880
Études à Zurich
1882
Rencontre avec Nietzsche et Paul Rée
1885
Publication : Im Kampf um Gott
1897
Rencontre avec Rainer Maria Rilke
1895
Publication : Ruth
1911
Rencontre avec Sigmund Freud
1932
Publication : Lebensrückblick
1937
Décès à Göttingen
Post Review Form (#16)

Nos articles biographiques privilégient l'approche essayiste à la monographie académique. Ils proposent une cartographie subjective, attentive aux filiations souterraines et aux pistes négligées par l'historiographie conventionnelle. Nous nous donnons le droit aux chemins de traverse et aux méandres parfois sinueux.