Il y a dans le travail d’Alix Cléo Roubaud une cohérence que l’on ne reconnaît pas tout de suite. Les photographies semblent disparates — une lampe allumée dans une pièce vide, un corps nu dans un miroir, une fenêtre la nuit, un repas à moitié mangé. Le Journal mêle les crises d’asthme, les nuits avec Jacques Roubaud, les lectures de philosophie, la certitude de mourir jeune. Tout ça a l’air fragmenté, personnel, parfois douloureux à regarder de trop près. Et puis quelque chose se met en place, et on comprend que ce n’était pas fragmenté du tout. Que tout tenait ensemble depuis le début.
Ce qui tient l’ensemble, c’est une idée. Une idée qu’Alix Cléo Roubaud n’a pas trouvée ailleurs : elle l’avait formulée elle-même, dans sa thèse de philosophie, autour d’un concept de Wittgenstein. Les Lebensformen. Les formes de vie.

Ce que Wittgenstein voulait dire
Dans ses Recherches philosophiques, Wittgenstein pose une question en apparence simple : qu’est-ce qui donne un sens à nos mots ? Sa réponse est que le langage ne fonctionne pas en dehors de la vie. Les mots ont du sens parce qu’on les utilise dans des contextes précis, selon des habitudes partagées, dans le cadre de pratiques communes. Il appelle ça des « jeux de langage » — et ces jeux sont eux-mêmes enracinés dans des « formes de vie ».
La forme de vie, c’est l’ensemble de ce qu’on fait, de ce qu’on partage, de ce qui structure notre rapport au monde. Ce n’est pas une théorie de plus. C’est une description de comment le sens se fabrique dans l’ordinaire, dans le geste, dans le corps.
Ce que Wittgenstein ne dit pas — ou ne dit qu’en creux — c’est ce qui se passe quand la forme de vie est menacée. Quand l’ordinaire est fragilisé par la maladie. Quand le corps, support discret de tout ce qu’on fait et de tout ce qu’on dit, commence à défaillir.
C’est là qu’Alix Cléo prend la main. Elle s’est emparée du concept avec la précision analytique d’une philosophe. Elle l’a vérifié sur sa propre peau.
La maladie comme grammaire
Alix Cléo Roubaud est asthmatique. Sévèrement. Ses crises sont des événements qui réorganisent tout — les plans, les nuits, les projets, le sens même de la journée. L’asthme n’est pas un détail biographique qu’on mentionne en passant avant d’en venir à l’essentiel. C’est la condition à partir de laquelle son travail se construit. Elle le sait, elle l’écrit, elle le photographie.

On pourrait dire que le souffle est, chez elle, l’unité de base du sens. Chaque respiration est une petite négociation avec le corps, un rappel que vivre a une dimension physique, immédiate, non négociable. Les photographes parlent volontiers de « capturer » un instant. Alix Cléo sait, elle, que l’instant peut la capturer. Il y a dans ses images une conscience du temps qui n’est pas mélancolique — ou pas seulement — mais précise, presque clinique. Une lampe allumée dans le noir : c’est un fait. C’est aussi une décision. La lumière est là parce qu’elle a choisi de la faire exister.
Sa thèse sur les formes de vie wittgensteiniennes n’est pas un exercice académique séparé de ses réflexions intimes, personnelles. C’est le même travail, conduit par deux biais. Elle a compris — et elle l’a vérifié — que la maladie n’est pas l’interruption d’une forme de vie normale. C’est une forme de vie en soi. Elle redéfinit les règles, redistribue les priorités, change le sens des gestes ordinaires. Quand respirer peut cesser, respirer devient une action chargée d’une signification que les gens en bonne santé n’ont aucune raison de formuler.
La maladie, ici, n’est pas un obstacle à l’œuvre. C’est sa grammaire.

L’amour comme pratique partagée
Jacques Roubaud entre dans cette histoire en 1979. Il est poète, mathématicien, membre de l’Oulipo. Ils se marient. Ce qui s’installe entre eux n’est pas simplement ce qu’on appelle une histoire d’amour — ou plutôt, c’est une histoire d’amour au sens le plus littéral du terme « forme de vie partagée » : une série de pratiques communes, d’habitudes, de rituels qui constituent le cadre dans lequel deux personnes existent ensemble, et qui font que chacun de leurs gestes prend son sens dans la présence de l’autre.
Alix Cléo Roubaud – Suppléments
Cinq textes pour aller plus loin
- Jacques Roubaud et Quelque chose noir
- Photographie et jeux de langage — une note sur Wittgenstein
- L’Oulipo et l’influence sur Alix Cléo
- Raymond Queneau ou l’art de faire semblant d’être léger
- Biographie — Alix Cléo Roubaud (1952–1983)
Les photographies d’Alix Cléo qui concernent leur vie commune ne sont pas sentimentales. Elles sont documentaires dans leur précision et intenses dans leur économie. Un lit. Une table. Un corps. Des repas. La nudité, quand elle apparaît, n’est pas érotique au sens convenu — elle est présente, simplement. Comme la lampe. Comme la fenêtre. Elle documente ce que c’est que d’être là ensemble, maintenant, en sachant que le maintenant a une limite. Ce n’est pas du tout la même chose que de photographier des amoureux sans cette conscience-là.
