Paul Cupido, photographe de l’impermanence

Paul Cupido est un photographe qui s'inspire du bouddhisme Zen pour tenter de donner à voir un moment d'équilibre au sein de l'impermanence de toute chose.

Auteur: Thierry Grizard, publié le 3 avril 2026.

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Mu, ou la chambre vide

Il existe dans la tradition bouddhiste une formulation attribuée à Zhuang Zhou, philosophe taoïste du IV° siècle avant notre ère, que l’on cite souvent trop vite : « Une pièce vide se remplira de lumière de par sa viduité. » L’énoncé semble simple. Il ne l’est pas. Il ne désigne ni une absence ni un manque, mais l’exacte condition de possibilité de toute présence. Le vide — Mu en japonais, hérité du bouddhisme indien et du Chan chinois — n’est pas le néant. C’est une disposition, presque une posture : se retirer de l’intention pour que quelque chose puisse advenir.

© Paul Cupido

C’est sur cette ligne que travaille Paul Cupido. Photographe néerlandais né en 1972, pratiquant la méditation, il revendique une dette explicite envers le Zen et ses formes — calligraphie, peinture au lavis, artisanat quotidien. Ce que l’on peut dire d’emblée, sans condescendance mais sans complaisance non plus, c’est que cette dette est honnête. Elle n’est pas décorative. Elle structure réellement ses choix formels, son rapport au tirage, sa façon d’habiter le temps de la prise de vue. Ce n’est pas rien. C’est même assez rare dans un milieu photographique occidental qui a longtemps pillé l’esthétique japonaise sans en saisir la nature proprement spirituelle.

Cela dit, l’honnêteté n’est pas la profondeur. Et Cupido, confronté aux grandes figures japonaises de la photographie d’inspiration Zen, révèle un écart que l’on ne peut pas tout à fait ne pas voir.

Le geste avant la composition

Paul Cupido décrit volontiers sa pratique comme un geste photographique plutôt que comme une composition. La distinction mérite d’être prise au sérieux. Dans la calligraphie Zen — les Zenga pratiqués par les moines — le tracé à l’encre monochrome n’est pas un exercice formel. Il est un exercice de présence : un seul passage du pinceau, sans reprise possible, sans correction, sans intention autre que le geste lui-même. La qualité du résultat est indissociable de l’état intérieur au moment de l’exécution. Reproduire le geste n’en changerait pas seulement le tracé — cela en ferait un autre geste, d’une autre qualité.

© Paul Cupido

Cupido transpose cette logique à la photographie. La capture ne documente pas. Elle ne construit pas une image pour autrui. Elle tente de demeurer l’équivalent du tracé calligraphique : unique, non reproductible dans son essence, même si le médium photographique suppose techniquement la reproduction. C’est pourquoi il tire fréquemment sur des papiers japonais précieux et fragiles, intervient parfois manuellement sur le tirage, singularise chaque épreuve. Il retourne ainsi contre la photographie sa caractéristique la plus moderne — la reproductibilité mécanique, pour reprendre la formule de Benjamin — pour en extraire une résistance artisanale, presque pré-photographique.

« The essence of my work really is about the little moments of wonder in life. »

La formulation est humble à l’excès. Elle trahit peut-être une prudence, une retenue devant la prétention que représenterait une référence trop frontale au Zen. Mais elle dit aussi quelque chose de juste sur l’échelle à laquelle Cupido opère : le quotidien, le marginal, le presque-rien.

Le vide est noir

Ce qui frappe immédiatement dans les images de Cupido, c’est leur régime de lumière. Le vide, ici, n’est pas blanc. Il est noir. Les zones sombres ne sont pas des ombres menaçantes ni des gouffres d’angoisse. Elles accueillent. Elles ressemblent davantage à un espace fœtal qu’à une obscurité. On pense aux shosaizu — peintures au lavis associées au bouddhisme Zen — où les blancs ne sont pas des lacunes mais des jointures, des lieux de passage entre les formes visibles. Cupido reprend cette logique en la basculant vers le noir, comme si le support photographique — sensible à la lumière plutôt qu’à l’encre — imposait son propre mode de silence.

Dans ces images, une figure humaine apparaît souvent : un personnage au sein des éléments, jamais en rupture avec eux. Il n’y a pas de perspective géométrique au sens occidental du terme, pas de hiérarchie entre le fond et la forme. La vision est plane, synoptique, presque sans monoculaire. L’humain y est tissé à la nature plutôt qu’opposé à elle.

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