
Au tournant des années 1920, la littérature se trouve face à un dilemme existentiel. Tandis que les peintres ont déjà franchi le Rubicon — le Cubisme a décomposé la perspective dès 1907, Kandinsky a prouvé qu’on pouvait peindre sans objet —, les romanciers s’accrochent encore à leur vieux métier : décrire le monde, raconter des histoires, figurer la réalité. Mais voilà, cette réalité s’est effondrée. La Grande Guerre a tué les illusions du XIXe siècle, Dada a déclaré que tout cela n’avait aucun sens, et le langage lui-même semble désormais incapable de dire quoi que ce soit de vrai. Comment la littérature, en tant qu’art de la figuration narrative, peut-elle survivre à cette crise généralisée ? La réponse viendra de trois écrivains qui, chacun à leur manière, vont abandonner le projet de représenter le monde pour se concentrer sur l’unique territoire encore explorable : le processus même de la conscience.

Le naufrage du réalisme
L’optimisme du XIXe siècle s’est brisé sur les tranchées de Verdun. L’industrialisation, qui devait apporter le progrès, a produit des machines à tuer. Les grandes certitudes du positivisme — l’idée qu’on pouvait connaître et maîtriser le monde par la raison — ont sombré dans la boue des Flandres. Walter Benjamin parlera plus tard de « perte d’aura », cette déperdition du sacré dans un monde mécanisé et reproductible à l’infini. En 1920, personne ne croit plus au récit édifiant de la réussite sociale, ce conte bourgeois qui animait les pages de Balzac ou du roman victorien.
Ce qui s’effondre, c’est une certaine conception de l’art comme miroir de la société. Le roman du XIXe siècle reposait sur une confiance : celle de pouvoir figurer le monde, décrire les objets, tracer les contours des personnages, raconter leur ascension ou leur chute.
La peinture, elle, a compris avant les autres. Picasso et Braque ont cassé l’objet en facettes multiples, montrant qu’une guitare vue de face et de profil simultanément disait plus vrai qu’une perspective académique. Les Fauves ont libéré la couleur de toute obligation descriptive : pourquoi un arbre serait-il vert ? Kandinsky a poussé la logique jusqu’au bout : on peut peindre sans objet du tout, juste des formes et des couleurs qui vibrent. En quelques années, la peinture s’est affranchie de cinq siècles de tradition mimétique. La littérature, elle, s’accroche encore à ses vieilles habitudes. Elle décrit toujours des chaises, des visages, des actions. Elle figure. Mais figure quoi, au juste, quand le monde lui-même est devenu illisible ?
Dada, né en 1916 dans un cabaret zurichois, a posé la question brutalement : et si rien n’avait de sens ? Et si toute cette machinerie culturelle — l’art, la logique, les valeurs humanistes — n’était qu’une vaste fumisterie ? Tristan Tzara et ses amis ont choisi le chaos comme esthétique, le hasard comme méthode, l’absurde comme manifeste. Leur diagnostic était sans appel : la civilisation occidentale s’est suicidée, et ses outils avec elle. Le langage ne veut plus rien dire.
Refonder le roman, ou mourir
Face à ce constat, trois écrivains vont entreprendre une révolution silencieuse mais radicale. James Joyce à Dublin puis Paris, Virginia Woolf à Londres, Gertrude Stein dans son salon parisien de la rue de Fleurus : trois mondes différents, trois tempéraments opposés, mais une même obsession. Il ne s’agit plus de raconter des histoires à la manière de Balzac — cet auteur intuitif qui croyait naïvement au pouvoir immédiat de la narration — mais d’adopter la méthode d’un Flaubert, pour qui le style était devenu une fin en soi. Ces trois auteurs partent d’une prémisse théorique : le roman doit être réinventé de fond en comble.
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