Skip to content
ARTEFIELDS, magazine d'art & photographie

Apolonia Sokol, peindre l’intime et la tribu

Apolonia Sokol est une jeune peintre qui forge tout son oeuvre sur le portrait et l'autoportrait où elle dresse la description intime bien qu'iconique de sa tribu.

Accueil » art contemporain » Apolonia Sokol, peindre l’intime et la tribu

Apolonia Sokol est une peintre à fois cultivée et « naïve » aussi bien dans l’aspect formel que le rapport autobiographique à son travail.

« Naïveté » et réduction de la figure

La jeune artiste (née en 1988, elle vit et travaille à Paris) n’est pas une plasticienne qui utiliserait la peinture comme un medium ambivalent. Elle n’a aucun rapport ironique à la figuration, en ceci on ne peut la considérer comme tributaire du Pop Art. Elle n’adopte pas davantage une posture critique en regard de la surface picturale, autrement dit une approche conceptuelle, distanciée et sceptique quant au moyen même de son expression.

apolonia-sokol-paintings-contemporary-art

© Apolonia Sokol.

C’est pourquoi on peut considérer le travail d’Apolonia Sokol comme relevant d’une forme élaborée d’art dit « naïf », formulation évidemment paradoxale. La similitude reste néanmoins relativement superficielle. Il faut, par ailleurs, impérativement souligner qu’Apolonia Sokol tient absolument à la narration, à ce que la toile « parle » bien d’individus réels charriant avec eux une histoire singulière et forte qui l’a personnellement émue. Les modèles d’Apolonia Sokol ne sont pas des modèles mais des amis. Le tableau déroule donc plusieurs récits, celui de la rencontre affective, de l’histoire commune et celle du témoignage. C’est pourquoi ces portraits narratifs et donc « anecdotiques » sont aussi allégoriques, ils retracent, et une relation immédiate, et une histoire. Or en peinture le seul moyen de donner le récit d’une histoire _ d’autant plus quand elle est chargée sociologiquement ou politiquement _ est de recourir à des symboles qui évoquent en signifiant.

La simplification des formes _ qui rappelle parfois la facture de Bernard Buffet, Philippe Lejeune (voir notre article) ou Modigliani et certains autres de l’Ecole de Paris_ participe également de l’aspect symbolique. Non seulement l’anatomie des modèles est épurée, sans modelé des détails, mais ils n’appartiennent à aucun lieu précis. Les arrières plans sont dans la majorité des cas des scènes abstraites où le récit pictural égrène des anecdotes signifiantes.

Si formellement et dans la relation à la narration le caractère « naïf » du travail d’Apolonia Sokol est indubitable, il n’en demeure pas moins, qu’il s’agit là d’une peinture « cultivée », consciente de son rapport à l’histoire de l’art et marquée par le syncrétisme décomplexé du postmodernisme.

apolonia-sokol-paintings-contemporary-art

© Apolonia Sokol.

 

Portraits tribaux en icônes

Les portraits isolés ou de groupe d’Apolonia Sokol appartiennent bien à l’âge numérique, elle se rapproche sur ce point de peintres comme Katinka Lampe (voir notre article), Claire Tabouret (voir notre article), Jean-Baptiste Boyer (voir notre article) Marion Bataillard (voir notre article) ou les photographes tels que Carla Van De Puttelaar (voir notre article), Coco Capitan (voir notre article) ou Ren Hang (voir notre article). Ils agissent comme des reprises d’un thème classique de la peinture que l’art moderne et les avant-gardes avaient en partie expulsés de leurs champs d’expression. Les tableaux d’Apolonia Sokol sont comme le retour postmoderniste du refoulé sous la forme de portraits tribaux, de communauté, de cercles d’amis à l’ère des réseaux sociaux. Ils sont d’autant plus iconiques que le portrait ne dépeint pas une psychologie, une présence, un charisme quelconque mais une figure particulière d’un récit plus large, qui peut aborder tout aussi bien les difficultés d’intégration, le racisme, la place de la femme dans tel ou tel milieu ou pays, la représentation du corps, le genre, etc. L’absence de distance entre la vie privée de l’artiste et le contenu narratif des toiles souligne l’appartenance à l’ère numérique où le privé se représente tout en jouant de multiples paravents, ici l’épuration des détails, le hiératisme, l’anecdote icônifiée. D’ailleurs la peintre n’hésite pas se représenter dans ses toiles ou à se mettre en scène dans des photographies où elle mime la pose hiératique de ses figures.

Le tableau intitulé “Siham Benhamor” (2019) est emblématique de ce point de vue. Siham est l’amie d’enfance d’Apolonia Sokol, elles ont vécu et grandi à Copenhague. Siham, d’origine algérienne, a subi dans sa chair le repli droitier et identitaire du Danemark. L’artiste la représente donc frontalement, dans une posture de figure princière. Sur son avant-bras droit est tatoué le mot « illégal », entre ses seins nus elle porte un pendentif d’Allah, le portrait de l’amie proche est donc à la fois particulier et « universel ». Le visage et la sensualité du torse expriment la proximité du peintre avec son modèle, alors que la stature et les anecdotes réduites au minimum délivrent un sens (sinon un message) d’une portée plus générale.

Enfin, Apolonia Sokol ne travaille pas d’après nature mais selon des photographies de ses amis prises au smartphone. Il y a bien une intimité affective mais pas physique dans la figuration du modèle qui est de la sorte distanciée par la prise de vue. Francis Bacon détestait également cette relation directe au modèle. Il s’agissait avant tout d’employer l’engagement personnel, intime pour traiter de « thèmes » plus abstraits tout en conservant la virulence du réel. La jeune artiste procède, dans une certaine mesure, de la même manière, la violence est cependant plus contenue. On a plutôt affaire à une rébellion, un rejet des coercitions sociales et des représentations collectives.

apolonia-sokol-paintings-contemporary-art

© Apolonia Sokol. “Siham Benhamor”, (2019).

 

Le grand récit historique de la peinture

Nombre des toiles d’Apolonia Sokol sont alimentées par l’histoire et participe de ce dialogue ininterrompu avec le passé que constitue l’histoire de la peinture.  Chez elle la référence à des peintre symbolistes ou présentant des caractéristiques relevant de l’allégorie vient tout naturellement dont le peintre suisse Ferdinand Hodler, qui pratiquait un art offrant formellement quelques similitudes avec sa jeune héritière. C’est notamment le cas dans l’œuvre intitulée The Night” (2018) qui évoque les danses rituelles typiques des peintres symbolistes. Le tableau représente les frayeurs nocturnes, les éveils brutaux, les monstres qui se tapissent dans le sommeil et dans la nuit réelle ou allégorique. Apolonia Sokol reprend littéralement le « sujet » et pour partie la composition de Ferdinand Hodler. L’artiste actualise et échantillonne le tableau de son prédécesseur, à la différence que l’allégorie n’est plus effective. Les cauchemars sont bien réels, l’angoisse est existentielle et sociologique, les mythes et grands récits se sont taris. Il y a donc, chez Apolonia Sokol, de très nombreuses références plus ou moins explicites. On retrouve notamment du Balthus dans la toile Piéta (2016) ou Nout (2018) parmi d’autres, Caspar David Friedrich avec la pièce dénommée Ciao (2015) ou encore Elisabetta Sirani dans Portia (2017).

Finalement, la facture « naïve » du travail d’Apolonia Sokol relève davantage d’une schématisation que d’une immédiateté à s’exprimer picturalement. Néanmoins, il persiste dans la « narration figurale » d’Apolonia Sokol une part irréductible d’autobiographie. Cette énonciation déroule un récit inscrit dans une tribu, une communauté, un, cercle non pas d’initiés, mais d’intimes dont le tableau conserve la part de « naïveté ».

apolonia-sokol-paintings-contemporary-art

© Apolonia Sokol.

 

Apolonia Sokol : œuvres (sélection)


Le site de l’artiste.

Newsletter

anselm-kiefer_couvent-tourette_art-exhibition_2019

Anselm Kiefer en résonance au couvent de La Tourette

Anselm Kiefer revient 53 ans après au couvent de La Tourette pour y exposer une trentaine d’oeuvres qui s’y incrivent parfaitement entre béton et lumière

sally-mann_photography_jeu-de-paume_solo-show_2019

Sally Mann au musée du Jeu de Paume. A thousand crossings

Sally Mann expose au musée du Jeu de Paume depuis le 18 juin 2019. Il s’agit là de la plus grande rétrospective consacrée à la photographe américaine en France. L’exposition a pour centre d’intérêt la relation de Sally Mann au Sud des États des Unis. Le grand mérite de cette focalisation est de pointer le cœur de l’oeuvre de Sally Mann.

cindy-sherman_photography_picture-generation

Cindy Sherman The Picture Generation

Cindy Sherman, la représentante la plus fameuse de la Picture Generation avec Richard Prince, a fondé tout son travail sur le travestissement et les simulacres, en portant des masques parodiques elle tente de montrer ce qui se cache derrière eux.

rinus-van-de-velde_the-villagers_tim-van-laere_2019

Rinus Van de Velde l’écriture figurative

Rinus Van de Velde est un jeune artiste belge qui pratique une peinture autobiographique fictionnelle sous la forme d’une écriture figurative aussi étourdissante qu’un rêve éveillé effréné. Avec la série « The Villagers » Rinus Van de Velde expérimente la couleur dans une ambiance sarcastique de roman photo.

jeremy-liron_paintings_contemprary-art

Jeremy Liron les géométries venteuses

Jeremy Liron est un jeune artiste peintre français qui construit à partir de paysages urbains soumis à la lumière abrupte du sud de la France une élégie picturale.

chiharu shiota, contemporary art, installation, galerie art, art, daniel templon, japon, artiste, plasticien, performance, memory, shiota, bon marche

Chiharu Shiota simplicité et évidence

Shiharu Shiota est une artiste japonaise qui tisse les fils de la mémoire et de l’intersubjectivité, elle remplit les lieux des fragiles traces laissé sur le temps.

Scroll To Top