Antony Gormley une sculpture est un évènement

Accueil » art contemporain » Antony Gormley une sculpture est un évènement | Par Thierry Grizard, publié le 4 février 2019, modifié le 6 mars 2019

Antony Gormley, STAND Philadelphia Museum

Une statue est un évènement

Avec Antony Gormley la sculpture n'est ni moderniste (réduite à la spécificité de son medium), ni narrative (historique, idéalisante, idéologique), pas davantage expressive, car ses sculptures ne sont pas des objets (pleins ou vides, expressifs, en mouvement ou statiques) mais des évènements et des singularités.

Au même titre que Richard Serra la production du sculpteur anglais ne se comprend, la plupart du temps, qu'in situ. Mais alors que le sculpteur américain pose ses pièces à l'image d'une effraction qui perturbe et interroge, Antony Gormley à l'instar d'Anish Kapoor (voir notre article) recherche un rapport d'interaction. L'artiste anglais demeure cependant un sculpteur, il n'est pas plasticien, ne relève pas non plus strictement du Land Art.

antony-gormley_sculpture_stand_philadelphia-museum

© Antony Gormley. Philadelphia museum.

Les marqueurs neutres

Les sculptures "phénoménologiques" d'Antony Gormley sont des marqueurs neutres. Elles n'expriment pas, ni ne provoquent, elles constituent des points dans un espace social et physique aux dimensions multiples. Elles s'inscrivent de par leur durabilité et leur "ponctualité" dans la relation espace-temps de la physique moderne, mais aussi dans un champ intellectuel se rapprochant du bouddhisme.

Antony Gormley a alterné tout un ensemble de déclinaisons d’une lecture possible des champs de réalité, où le corps n’est pas un en soi mais une enveloppe transitoire, un état physique, le vecteur temporaire d’une conscience liée au corps sans que celui-ci lui appartienne en propre. Cela a donné lieu, entre autres, aux résilles qui sont comme des matrices constitutives de notre réalité physique (subatomique).

Il a aussi décomposé les figures gymniques du corps humains, des « statures » géométrisées en cubes ou en structures filaires, une manière presque narrative d’exprimer l’idée que sous la forme il y a des états d’énergie

antony-gormley_whitecube_2010_breathing-room

© Antony Gormley. Breathing Room, 2010. Courtesy White Cube.

Totems et figures

Antony Gormley n’est donc pas toujours aussi neutre et non narratif qu’il le prétend, parfois sa statuaire est sinon strictement un récit tout du moins une représentation. C’est le cas notamment avec les silhouettes pixellisées qui « illustrent » les effets de l’ère hyper urbaine et numérique. Une seconde réalité des humains vivant au sein d’un milieu totalement artificiel, des « agents » saturés d’informations et de « stimuli », noyés dans un univers symbolique, dématérialisé, surchargé de « faits » sociaux, politiques se résumant à des performatifs. Un milieu faisant office de métalangage, où les corps abstraits se brouillent en représentations plurales, fréquemment conflictuelles. Les totems fragmentés tels des pixels sont les « kouroi » (des avatars) du « dividu », l’humain post-moderne dépouillé de l’unité majestueuse du sujet pensant cartésien.

Les « Fields » sont une autre variante des point nodaux de l’espace et du temps où le sculpteur disperse sur des dizaine kilomètres des « corps abstraits», comme des points marquant la jonction des champs matériels et culturels composant ce que l’on « perçoit » (comprend) en tant que paysage. 

Antony Gormley a également décliné cette idée de champ à travers les représentations et la distribution de totems qui opposent à l’horizontalité de l’espace la verticalité et à la durée la résilience sinon la permanence. En effet, l’artiste anglais aime tout particulièrement exposer ses œuvres au temps qui passe. Or le temps n’est pas un flux abstrait, mais la somme des intempéries, du changement et l’usure qui est, en vérité, un état plus qu’une dégradation.

antony-gormley_horizon-field_2010

© Antony Gormley. Horizon Field, 2010.

Stand au musée de Philadelphie

Dernièrement, au musée de Philadelphie Antony Gormley a distribué dix totems d’acier de plus de trois mètres de haut qui se tiennent face à la ville, devant deux péristyles néoclassiques. L’installation s’intitule précisément « Stand », chaque pièce est composée de cubes architecturaux en équilibre instable quoique que chaque statue soit d’allure imposante et d’une matérialité évidente. Elles semblent animées d’une certaine agitation qui évoque celle de visiteurs se contorsionnant pour mieux observer la ville. La distribution régulière, presque classique, est néanmoins démentie par les postures agitées, assez expressives suggérant aussi bien le passant curieux que le gardien. C’est en quelque sorte le contre-pied du « Titled Arc » de Richard Serra qui contraint, provoque et s’oppose, ici la ligne de totems dialogue avec l’histoire, la ville et accueille les passants entre ses rangs.

antony-gormley_sculpture_stand_philadelphia-museum

© Antony Gormley. Courtesy Philadelphia museum.


antony-gormley_vessel_2012

© Antony Gormley. Vessel, 2012.


antony-gormley_havmann_1994

© Antony Gormley. Havmann, 1994.

Newsletter AF

Autres articles sur Antony Gormley

antony-gormley_sculpture

Antony Gormley à la galerie Xavier Hufkens

Antony Gormley, “Living Room” Antony Gormley est de nouveau à la galerie Xavier Hufkens dans une exposition intitulée “Living Room”. Entendez par ce titre: où…

antony gormley, sculpture, contemporary art

Antony Gormley entretien avec Sophie Lauwers

Antony Gormley au BOZAR Antony Gormley donnera le 7 mars un entretien sur son œuvre. Communiqué de presse: Le mardi 7 mars à 20 heures,…

antony gormley, thaddaeus-ropac, galerie, art, sculpture, paris, solo-show.765

Les corps abstraits. Art contemporain et dividu

Corps abstrait et “Dividu” Antony Gormley a développé dans sa statuaire l'idée de corps abstrait, le corps comme un point d'inter-action avec les multiples niveaux…

antony-gormley_sculpture

Antony Gormley sculpture et corps abstraits

Antony Gormley et Les « corps abstraits » “Ce dont nous pouvons être sûrs, c’est que nous avons un corps et une conscience. Ce terrain commun de…

A voir Aussi

bauhaus_art-history_modern-art_art_school

Le Bauhaus – de quoi s’agit-il, au juste ?

Cent ans après l’ouverture du Bauhaus, cette école inscrite durablement dans l’histoire socio-culturelle, son apport créatif reste toujours bien présent non seulement en Allemagne, mais aussi dans le monde entier. À cette occasion, deux nouveaux musées dédiés au Bauhaus ouvrent leurs portes. Le Bauhaus Museum Weimar expose la plus ancienne collection des créations issues des ateliers de l’école. À partir du 9 septembre 2019, le Bauhaus Museum Dessau propose aux visiteurs d’étudier la conception des produits. « Notre collection témoigne surtout du quotidien de l’école d’art », explique la directrice du futur musée, Claudia Perren. Sous le titre « Versuchsstätte Bauhaus » (« Le Bauhaus, site d’essai »), le musée présentera l’histoire des grands classiques du Bauhaus, à travers des prototypes et des dessins.

michael-ackerman_photography_solo-show_camera-obscura-gallery_paris_2019

Michael Ackerman, la photographie à fleur de peau

Michael Ackerman est un “street photographer” bien particulier puisque ce qu'il glane n'est rien d'autre que des instantanés d'états émotionnels. De la Street Photography des affects.

sally-mann_photography_jeu-de-paume_solo-show_2019

Sally Mann au musée du Jeu de Paume. A thousand crossings

Sally Mann expose au musée du Jeu de Paume depuis le 18 juin 2019. Il s’agit là de la plus grande rétrospective consacrée à la photographe américaine en France. L’exposition a pour centre d’intérêt la relation de Sally Mann au Sud des États des Unis. Le grand mérite de cette focalisation est de pointer le cœur de l'oeuvre de Sally Mann.

henry-wessel_street-photography_dark-thread_mep

Henry Wessel, photographie et déambulations californiennes

Henry Wessel est un photographe de rue, il divaguait avec son Leica se disposant au hasard, puis revenu au studio un long travail de maturation, parfois de plusieurs années, commençait, une sorte de récollection où la photographie se révèle dans sa véritable singularité. Le photographe californien créait donc a posteriori des ensembles dont il finissait par déceler l’agencement formel propice à de nouveaux récits totalement étrangers à la prise de vue initiale.

hicham-berrada_installation_chimestry

Hicham Berrada, paysages entropiques et peinture alchimique

Hicham Berrada se présente comme peintre, un peintre alchimiste qui crée ex nihilo des paysages fantastiques à partir de réactions physiques et chimiques plus ou moins complexes.

raphael-dallaporta_niepce_photography

Raphaël Dallaporta, Les évidences vacillantes de la photographie

Raphael Dallaporta est un photographe qui sous des dehors de documentaliste nous livre à la fois des faits, mais aussi une critique très élaborée et subtile du médium photographique et de l’image en général. Il glisse en outre constamment dans ses images une réflexion mélancolique sur le devenir, la vie, l’histoire et la violence. La plupart de ses inventaires sont tels des vanités.

Pin It on Pinterest

Share This