Musidora, le fantôme qui passe à travers les murs
Conçue par un homme pour vendre des épisodes, Musidora a faussé compagnie à ses fabricants. D'Irma Vep aux surréalistes, de Feuillade à la série d'Assayas, anatomie d'une icône qui hante le cinéma sans en demander la permission à personne.
Il existe des icônes qui obéissent à leurs fabricants, et d’autres qui leur faussent compagnie.
Les premières s’usent à la vitesse du contrat publicitaire qui les a produites ; les secondes, lorsque le substrat est assez dense, se détachent de la sémiotique, du marketing et du dispositif cinématographique qui les ont mises au monde, puis se mettent à circuler pour leur propre compte.
Musidora appartient à la seconde espèce. Conçue par un homme, dans un studio commercial, pour vendre des épisodes, elle s’en est émancipée avec une désinvolture qui force l’admiration — au point de hanter aujourd’hui aussi bien le cinéphile lettré que le pourvoyeur de contenu.
C’est l’histoire d’une évasion.

Musidora la rebelle
Jeanne Roques naît en 1889 dans un cinquième arrondissement qui ne ressemble en rien au folklore de la vamp. Le père, Jacques Roques, est compositeur et théoricien du socialisme ; la mère, Adèle Clémence Porchez, peintre et féministe militante, fonde un journal. On y lit, on y peint, on y débat. L’enfant écrit son premier roman vers quinze ans, fréquente l’atelier, et choisit son pseudonyme dans le Fortunio de Théophile Gautier — détail qui en dit long sur le programme : l’icône future est d’abord une lectrice.
La formation suit, irréprochable et bourgeoise : déclamation, peinture, scène. Elle débute au théâtre, publie des vers, passe par les revues parisiennes et les Folies Bergère, où Louis Feuillade la remarque. En 1913, elle apparaît à l’écran dans Les Misères de l’aiguille, mélodrame social produit par une coopérative ouvrière ; la fille de la féministe joue une couturière acculée au suicide. Un an plus tard, elle signe chez Gaumont. La fille de la militante et du socialiste va devenir, sous la direction d’un homme d’ordre, le grand fantasme criminel du cinéma muet. La contradiction est posée d’emblée ; elle ne se résoudra jamais, et c’est tant mieux : tout l’intérêt de Musidora tient dans cet écart qu’elle ne cherche pas à réduire.

Irma Vep, l’indocile
En 1915, Feuillade lui confie Irma Vep, anagramme de « vampire », chanteuse de cabaret affiliée à une bande de brigands. Le rôle est écrit par un homme, pour le frisson d’un public masculin ; il échappe à son auteur dès la première bobine. Moulée dans un justaucorps noir, le regard frontal, Musidora ne joue pas la séductrice codifiée du répertoire : elle impose un corps presque indifférent à la séduction, occupé à grimper aux façades et à vider des coffres. Le pouvoir, chez elle, n’est pas un appât ; c’est un outil.
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