A Second Life, la grande rétrospective de la Tate Modern (26 février – 31 août 2026), consacre quarante ans de pratique et plus de quatre-vingt-dix œuvres. Ce qu’elle sanctifie mérite examen.
Bréviaire
Sur Tracey Emin, tout a déjà été dit, souvent bien dit, parfois répété jusqu’à l’usure. Quelques rappels s’imposent néanmoins — non par routine, mais parce que le catalogue des poncifs dit quelque chose d’utile sur la manière dont une œuvre finit par être absorbée par sa propre légende.
My Bed, 1998 : le lit défait comme manifeste générationnel. La formule est juste, elle est épuisée, et la Tate la convoque encore en ouverture, fidèle à son rôle de gardienne du canon. Margate fonctionne comme mythe fondateur : l’enfance pauvre dans cette ville côtière du Kent, les traumatismes adolescents, la mer grise de l’Est anglais. Elle quitte la ville à quinze ans, y revient par intermittence, puis s’y installe définitivement après la mort de sa mère en 2016 et son cancer de la vessie diagnostiqué en 2020. Le retour aux origines comme boucle narrative parfaite — trop parfaite, on y reviendra.

Les Young British Artists, Damien Hirst en figure tutélaire : Emin y a gagné une visibilité internationale et en a aussi hérité une étiquette — celle du scandale marchandisé — dont elle n’a jamais totalement réussi à se défaire. Le communiqué de la Tate parle du « corps féminin comme outil puissant pour explorer passion, douleur et guérison » : formule institutionnelle qui transforme l’autobiographique en acte politique sans en examiner la portée réelle. Et le cancer comme dernier chapitre héroïque — l’artiste renaissante, le titre A Second Life qui programme la lecture avant même d’entrer dans les salles.
Jenny Saville, du corps féminin à l’origine du monde
Ce que ces poncifs occultent, c’est précisément la question qui mérite d’être posée : que devient une œuvre construite sur la transgression quand la transgression est devenue patrimoine ?
Ernaux, Hennings, et la question de la méthode
La comparaison avec Annie Ernaux s’impose — non pour réduire l’une à l’autre, mais parce qu’elle révèle une fracture structurelle.
La ressemblance de surface est frappante. Dans les deux cas, une femme issue d’un milieu populaire retourne dans l’œuvre les expériences que la doxa culturelle jugeait indignes : viol, avortement, corps, honte de classe. Deux pratiques fondées sur le refus de s’excuser d’avoir vécu ce qu’elles ont vécu. Jusque-là, le parallèle tient.
Mais la fracture est constitutive. Ernaux construit une méthode. Son écriture revendique la neutralité documentaire — sans métaphore, sans jugement explicite, dans la ligne du fait brut. L’avortement clandestin de L’Événement ne vise pas la catharsis : il vise à rendre visible une condition de classe et de genre, à retourner la honte comme instrument analytique. Le particulier y devient délibérément transpersonnel. Le caractère collectif qu’Ernaux atteint passe par une rigueur formelle qui maintient la tension sociologique à chaque phrase.

Emin fait de l’idiosyncrasie un absolu. My Bed, les quilts brodés, les néons manuscrits — c’est sa chambre, ses mots, son corps. La catharsis y est brute, non médiatisée par un appareillage théorique. Ce qui produit un féminisme puissant mais essentialisant : le corps féminin comme vérité première, non comme construction sociale à interroger. Là où Ernaux universalise par le particulier, Emin particularise jusqu’à l’opacité — et espère que cette opacité créera de l’universalité par contagion émotionnelle. Le pari est parfois tenu. Mais il laisse l’œuvre vulnérable à une récupération sentimentale qu’Ernaux, par la structure analytique de sa démarche, rend structurellement plus difficile.
