Raphaël Dallaporta, Les évidences vacillantes de la photographie

Accueil » Photographie » Raphaël Dallaporta, Les évidences vacillantes de la photographie | Par Thierry Grizard, publié le 27 mai 2019, modifié le 18 juin 2019

Raphaël Dallaporta, Impersonnel ! (Prix Niépce 2019)

Raphaël Dallaporta et Héraclite

Raphaël Dallaporta (né en 1980, vit et travaille à Paris) est un photographe français qui refusant l’étiquette de plasticien se situe entre les sciences et une forme de réflexion conceptuelle sur les images (entre autres photographiques) du « réel » (l’ensemble des faits) et en l’occurrence de certains objets factuels (viscères, mines, vestiges archéologiques, etc.) qui ont donné lieu à des séries photographiques rigoureuses et fécondes.

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© Raphaël Dallaporta.

Il y a chez Raphaël Dallaporta pourtant plus que le simple questionnement concernant la photographie, laquelle est sur la sellette depuis des décennies, en particulier avec le courant de la Photographie Objective issue de l’École de Düsseldorf (voir nos articles sur Thomas Ruff, Thomas Struth et Thomas Demand).

En effet, l’artiste français dans le choix de ses sujets convoque toujours une dimension plus universelle que le simple objet documentaire, au point de confronter, notamment dans la série « Trouble » (2016), la maxime d’Héraclite (« À ceux qui descendent dans les mêmes fleuves surviennent toujours d’autres et d’autres eaux. ») à une forme d’expérimentation consistant à filmer et saisir au Polaroid les ondes produites par sa propre immersion dans un plan d’eau particulier, celui de Pont-d’Arc, procurant à la performance une dimension originaire supplémentaire. Cette action, proche dans l’esprit de Fluxus et évoquant aussi Anna Mendieta (voir notre article), souligne bien que les dénégations de Raphaël Dallaporta quant à une dimension autre que simplement photographique de son travail n’est pas d'une bonne foi totale. Tout au contraire dans chacune de ses séries on perçoit un propos plus large que ce qui est documenté. De surcroît la mise en forme presque minimaliste du documentaire introduit d’emblée la suspicion quant à l’évidence (visuelle) de ce qui est montré. Il y a dans la mise en page sinon la mise en scène ou la composition un effet d’ironie contaminant l’intégrité de la fonction documentaire.

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© Raphaël Dallaporta.

L’hypothétique neutralité de la photographie

La neutralité photographique et son ambiguïté est un des thèmes récurrents du travail de Raphaël Dallaporta. Ainsi, les mines antipersonnelles qui composent la première série des travaux du photographe (exposition qui a révélé, en 1974 à Arles lors du festival éponyme, le photographe au grand public) ne sont pas « montrées » comme dans un catalogue informatif ou une archive photographique à la Bernd et Hilla Becher.

Certes il n’y pas de dramatisation à la façon d’un reportage sur le vif illustrant les méfaits de ces armes par la tragédie contingente d’une de leurs victimes. Certes, Raphaël Dallaporta dresse bien un inventaire macabre, à l’échelle un, sans aucun accessoire. Mais il réalise ces images hors contexte, sur fond noir, comme dans un écrin, avec, en outre, un éclairage digne d’objets publicitaires de luxe. La forme bien que frontale et austère n’en contredit pas moins le « fond », à savoir un réquisitoire muet contre les mines antipersonnelles.

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© Raphaël Dallaporta.

Cette première série cumule déjà tous les ressorts du travail du photographe français, la suivante « Esclavage Domestique » utilisera exactement les mêmes procédés. La mise en forme est une de ces constantes, elle emprunte les atours de la rigueur documentaire appuyée par un texte descriptif de l’objet. Cependant l’écrit descriptif qui accompagne l’image est presque systématiquement hors contexte, ce n’est en général rien de plus qu’une notice technique. C’est une des autres caractéristiques du corpus de Raphaël Dallaporta. Les images sont décontextualisées à la lisière de l’esthétisation. Dans la série "Antipersonnelle" Il n’y a aucune mise en perspective quant à l’usage létal, à la dimension politique, économique et humanitaire. Le photographe reste muet. Cependant s’il ne se prononce pas dans ses photographies il met néanmoins le regardeur en situation de doute sur ce qui est représenté et ce qui est dit, à lui en fonction des informations (d’apparence) neutres qui lui sont procurées de prendre position.

La distance ironique à l’égard de la « monstration photographique » est donc permanente chez l’artiste français, pour autant le sujet de sa démarche documentaire n’est pas arbitraire, subjectif ou livré à l’idiosyncrasie artistique, à l’opposé par exemple d’un Andres Serrano (voir notre article) qui aborde la religion, la pauvreté ou les extrémismes à travers le prisme de sa « sensibilité » artistique. Bien au contraire Raphaël Dallaporta traite le documentaire photographique en toute lucidité (l’objectivité photographique est un leurre) et honnêteté (ne pas asséner son avis au regardeur, tenter d’être neutre) sans pour autant hésiter à se montrer, à l’occasion, provocateur. Enfin, le photographe conscient des lacunes et du particularisme de tout travail documentaire ne se dérobe pas à une approche plus abstraite et parfois « philosophique »

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© Raphaël Dallaporta.

Le temps, les panoramas et paysage originaire

Dans la série « l’Inappropriable » (2016) consacrée à la grotte Chauvet, Raphaël Dallaporta multiplie les niveaux de lecture et souligne la complexité de toute représentation en général et spécifiquement de la reproduction mécanique propre à la photographie. Le photographe a obtenu l’autorisation tout à fait extraordinaire de photographier ce qu’on suppose être un des plus anciens « sanctuaire » de l’humanité. Les conditions de prise de vue étaient rigoureuses, limitées dans le temps, le français a donc eu recours à une tête panoramique automatisée et un système d’éclairage peu contrasté, aussi neutre que possible, conforme aux conditions de préservation du lieu. La finalité documentaire était de produire des panoramas immersifs à la manière des dioramas du 19° siècles et des débuts de la photographie. Référence qui rappelle inévitablement le travail d’Hiroshi Sugimoto (voir notre article) qui depuis des décennies capture le temps et examine le présent depuis un futur dystopique et fantasmé. C’est là la première grille de lecture : offrir au grand public un accès visuel et immersif à un lieu inaccessible.

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© Raphaël Dallaporta.

Mais Raphael Dallaporta en profite aussi pour souligner les écueils et écarts de cette démarche. Le premier écart consiste en ce que la grotte en temps normal est plongée dans la pénombre et que l’on peut supposer, qu’autour de 37 000 à 33 500 ans AP, les fresques étaient exécutées dans une lumière parcimonieuse. Or les images de Raphaël Dallaporta sont non seulement en noir et blanc mais modulées en échelles de gris très amples.

En outre pour leur donner du relief et produire un effet immersif elles ont été projetées sur des modèles 3D en nuage de points. Le photographe nous livre donc en complément de la version immersive des « origamis » qui sont autant de mises à plat de l’illusion photographique en volume suivant des polyèdres complexes dépliés qui révèlent l’artifice.

Il ne se contente pas de montrer la méthode illusionniste, pourtant scientifique et rigoureuse qui a concouru à la production des images, il s’efforce aussi de « dire » ce qu’il y a de primordial dans l’expérience du paysage souterrain de la grotte Chauvet. Ces panoramas sont comme des photographies de paysages (les fresques ne sont pas particulièrement mises en évidence) un paysage sans horizon, sorti de l’obscurité pour un instant et parcouru du regard seulement comme un ombilic.

Le fossé entre l’expérience réelle des privilégiés ayant pu pénétrer dans la grotte ou des autres ayant visiter le fac-similé est d’ailleurs clairement mis en exergue dans l’installation des panoramas à la gare du Nord, où l’expérience spirituelle devient ornement urbain.

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© Raphaël Dallaporta.

Rituels, méthodes et vanités

Dans la série « Fragile » (2010) Raphaël Dallaporta dresse un nouvel inventaire, peut-être encore plus effrayant que celui des mines. En effet, en 2010 en collaboration avec un médecin légiste le photographe décide de rendre visible ce que l’image brute et documentaire n’est pas censé livrer, à savoir la fragilité de la vie et plus généralement encore de l’être au monde, de l’existence. Pour se faire le jeune artiste se documente sur la médecine légale et reprend notamment certains préceptes d’un de ses inventeurs Alphonse Bertillon et retient particulièrement la frontalité, ce qui aboutira à exposer les tirages à l’horizontal. La série « Fragile » qui avance sous l'apparence d'un documentaire distancié se charge dans ce cas de manière assez évidente d'une signification symbolique, les organes sont en quelque sorte des synecdoques.

La fragilité dans cette série, qui est comme un pendant à l’extrême sensualité morbide du travail d’Andres Serrano sur les morgues (voir notre article), ne se réduit pas au spectacle ou plutôt l’évocation de la mort ou à l’exposition du chaos organique qui nous est ordinairement inconnu. En effet, les organes qui sont prélevés et fixés par Raphael Dallaporta sont ceux d’individus victimes de violences. La vulnérabilité de l’être en vie est donc doublement soulignée en tant que fragile intrinsèquement et exposée à la brutalité. Enfin la réduction de la personne à l’un de ses organes, de plus malmené, conduit à ne plus voir dans cette série un florilège répugnant et documentaire mais une suite de vanités en forme de petit magasin des horreurs.

Raphael Dallaporta est un photographe qui sous des dehors de documentaliste nous livre à la fois des faits, mais aussi une critique très élaborée et subtile du médium photographique et de l’image en général. Il glisse en outre constamment dans ses images une réflexion mélancolique sur le devenir, la vie, l’histoire et la violence. La plupart de ses inventaires sont tels des vanités.

 

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© Raphaël Dallaporta.


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© Raphaël Dallaporta.


Séries et monographies :

  • Chauvet – Pont-d’Arc, L’inappropriable, 2016.
  • Trouble, 2016.
  • Covariance, 2015.
  • Ruins, 2011.
  • Observation, 2011/2014.
  • Fragile, 2010.
  • Esclavage Domestique, 2006.
  • Antipersonnelle, 2004.

 

Repères biographiques :

Formation :

  • 2014_2015 Académie de France à Rome - Villa Médicis, It.
  • 2002_2003 Fabrica, Trévise, It.
  • 2000_2002 Gobelins, l’Ecole de l’image, Paris, Fr.
  • 1998_2000 Université Pantheon-Sorbonne, Paris, Fr.

Prix:

  • 2019, Prix Niépce.
  • 2011 Foam Paul Huf Award. Nl.
  • 2010 Inifinity Award ICP New York. Usa.
  • 2009 European Central Bank Prize. De.

Collections:

  • Rome, Villa Médicis, pensionnaires 2014-2015.
  • New York Public Librairy, New York, Usa.
  • Musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône, Fr.
  • Foam Fotografiemuseum, Amsterdam, Nl.
  • Musée de l’Élysée, Lausanne, Ch.
  • Fond National d’Art Contemporain, Paris, Fr.
  • Maison Européenne de la Photographie, Paris, Fr.

Expositions personnelles :

  • 2019 “Raphaël Dallaporta, Ventre” la Terrasse espace d’art de Nanterre, Fr.
  • 2018 “Raphaël Dallaporta, Chauvet –Pont-d’Arc, L’inappropriable” Centquatre-Paris, Fr.
  • 2017 “Raphaël Dallaporta, Chauvet – Pont-d’Arc Cave, KyotoGraphy, The Museum of Kyoto Annex, Kyoto, Jp.
  • 2016 “Raphaël Dallaporta, Chauvet –Pont-d’Arc” Paris-Photo, Gare du Nord, Paris, Fr.
  • 2015 “Covariance”, Paris-Photo, Amana Salto, Grand-Palais Paris, Fr.
  • 2014 “Raphaël Dallaporta, Observation.” Gallery of Photography Ireland, Dublin, Ir.
  • 2013 “Raphaël Dallaporta, Observation.” Alliance Ethio-Française Addis Abeba, Et.
  • 2013 “Raphaël Dallaporta, Ruins.” Skol, Le Mois de la photographie à Montréal, Ca.
  • 2013 “Raphaël Dallaporta.” Ecole des Beaux-Arts de Poitiers, Fr.
  • 2012 “Raphaël Dallaporta, Observation.” CNA Luxembourg, Lu.
  • 2012 “Raphaël Dallaporta, Observation.” Museum für Photographie Braunschweig, De.
  • 2012 “Raphaël Dallaporta, Observation.” Musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône, Fr.
  • 2011 “Raphaël Dallaporta, Observation.” Foam Fotografiemuseum, Amsterdam, Nl.
  • 2011 “Ruins, Saison 1.” Prix découverte, Rencontres Internationales d’Arles, Fr.
  • 2010 “Raphaël Dallaporta, Protocole.” Musée de l’Elysee, Espace Arlaud, Lausanne, Ch.
  • 2010 “Raphaël Dallaporta.” Fotohof, Salzburg, Au.
  • 2010 “Raphaël Dallaporta, Domestic slavery.” New York Photo Festival, Usa.
  • 2008 “Raphaël Dallaporta, Autopsy.” New York Photo Festival, Usa.
  • 2008 “Raphaël Dallaporta, Esclavage domestique.” Fait & Cause Galerie, Paris, Fr.
  • 2007 “Raphaël Dallaporta, Domestic Slavery.” Langhans Galerie, Prague, Cz.
  • 2006 “Esclavage domestique.” Rencontres Internationales d’Arles, Fr.
  • 2004 “Antipersonel.” Rencontres Internationales d’Arles, Fr.

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