15° Biennale d'art contemporain de Lyon - ARTEFIELDS
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15° Biennale d’art contemporain de Lyon

Article publié par Thierry Grizard le 19 octobre 2019

15° édition de la biennale d'art contemporain de Lyon : "Là où les eaux se mêlent". Images et compte-rendu de l'exposition proposée à l'impressionnante friche industrielle des anciennes usines Fagor

Biennale de la ville de Lyon, 2019

Ruines, friche industrielle et créations dystopiques

Thierry Raspail, après trois décennies à la tête de la biennale d’art contemporain de Lyon _ qu’il a cofondée et dont il a été directeur artistique _ a quitté sa fonction. Il laisse place, pour cette 15° édition de la biennale de Lyon, à sept jeunes commissaires d’exposition affiliés pour l’essentiel à l’équipe du Palais de Tokyo.

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© © Simphiwe Ndzube.

Ce changement de direction s’est également accompagné d’une relocalisation de la manifestation. En effet la biennale de Lyon a abandonné la Sucrière pour s’établir dans les anciennes usines Fagor, fleuron industriel de la région englouti par la mondialisation. Le site industriel, actuellement en friche, situé dans le quartier de Gerland à Lyon, est gigantesque et s’étend sur 29 000 m2. La plupart des œuvres ont été créées spécifiquement pour ce lieu imposant, bruissant encore de la présence fantomatique d’un monde ouvrier disparu.

Les commissaires ont également fait le choix, à l’instar de ce qui a été pratiqué au Palais de Tokyo, de laisser la friche en l’état, avec les infrastructures visibles et les traces omniprésentes des tagueurs. Le défi d’exister dans un tel contexte n’est évidemment pas simple et n’est d’ailleurs pas toujours couronné de succès.

C’est particulièrement vrai des plasticiens qui ont voulu hybrider le lieu, le mimer ou rivaliser à lui.

© Minouk Lim, « Si tu me vois, je ne te vois pas », 2019. Une installation entre clin d’œil au titre de la 15° biennale de Lyon (« là où les eaux se mêlent »), une référence à sa culture coréenne (un linceul funéraire traditionnel flotte dans le ru phosphorescent) et le rappel de l’activité des usines Fagor (fabriquer des machines à laver).

La puissance esthétique de l’industrie

C’est ainsi que Holly Hendry avec Deep Soil Thrombosis fait les frais d’une confrontation inégale avec un immense hangar couvert de graphes percutants et de structures industrielles aux codes couleurs relevant d’un minimalisme fonctionnel magistral. La métaphore de la thrombose post-industrielle s’étiole alors en une « métaphore » intestinale poussive.

Dans le même bâtiment, l’irlandaise Sam Keogh se fait happer par la cruauté fonctionnaliste d’une tête foreuse de tunnelier qui broie en majesté son installation presque réduite à l’anecdote.

Le taïwanais Chou Yu-Cheng n’est pas mieux inspiré quand il dresse un magnifique mur de balles de cartons d’emballage rappelant, et César, et Christo, voire Arman. Le Nouveau Réalisme qui avait perçu la force esthétique des produits de l’industrie et de la société de consommation de masse prenait la précaution de déterritorialiser ses créations. En opérant sur le lieu même de la production de l’industrie il affronte un mastodonte, notamment en raison de la réduction formelle concentrée sur l’efficacité qui le caractérise, une efficacité à saisir dans toutes ses acceptions.

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© Holly Hendry, « Deep Soil Thrombosis ».

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© Sam Keogh.

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© Chou Yu-Cheng.

Comment être post-industriel ?

Les artistes aux propositions les plus marquantes sont ceux qui finalement s’affranchissent un tant soit peu de l’espace grandiose des usines Fagor.

Ils retiennent néanmoins presque tous la dimension post-industrielle attachée au site désaffecté. Les artistes filent la métaphore jusqu’à des dystopies d’un monde voué aux désastres écologiques et sociaux.

Sélection de quelques-unes des œuvres exposées à la 15° biennale de Lyon :

Jean-Marie Appriou avec sa « sculpture » in situ intitulée Roncier (2019) prend à la lettre le terme de friche et crée pour l’occasion un végétal de nature paradoxalement industrielle composé de cinq buissons de ronces en fonte d’aluminium. Le propos se situe aux frontières, très postmodernistes, du romantisme désenchanté avec le thème de la ruine ; l’hybridation et la confusion des ordres ou catégories (Nature, Humanité, artifice, artisanat, etc.) ; ainsi qu’une tonalité pessimiste annonçant l’effondrement de la civilisation et le retour à la sauvagerie à savoir le désordre de la nature (considérée d’un point de vue hérité de l’antiquité), autrement dit ce qui est hors de l’ordonnancement de la Polis.

Malin Bülow avec Elastic Bonding (2019) poursuit son étude des corps et de leurs actions. La plasticienne crée des formes vivantes en demandant à des danseurs d’« activer » des sculptures monumentales in situ. Pour se faire elle enveloppe les acteurs de la forme sculpturale dans d’immenses enveloppes de lycra qui dissimulent les corps et leurs particularités et individualités pour en révéler leurs simples actions, lesquelles sont toujours motivées par le site. Les ombilics que constituent les membranes de lycra aboutissent à faire des danseurs des excroissances du lieu dont ils paraissent soit s’extraire, soit se fondre.

Dans la même halle, Léonard Martin donne à voir une relecture assez pop art du peintre de la renaissance Uccello. La forme composite mêle des références aux batailles du peintre du Quattrocento ainsi que des figures de carnaval. On peut y voir beaucoup d’autres filiations, un Saint Georges, un dragon, une attraction foraine, et ainsi de suite. Or cette sculpture gonflable a précisément pour but de fuir le regard, de s’y dérober, d’en interdire la fixation. Pari gagné !

A proximité de l’attraction de Léonard Martin on découvre le travail de Simphiwe Ndzube (né en Afrique du Sud) qui offre une vision narrative assez frappante du post-colonialisme sous forme d’une kyrielle de pantins désarticulés, des poupées de chiffon affublées de charges incongrues, de costumes occidentaux (qui sont comme autant de marqueurs sociaux), à pied ou en barque, ou assis sur le dos ployé d’un autre pantin. La petite multitude de Simphiwe Ndzube se montre très efficace et dialogue de manière décalée avec un outil de production capitaliste désaffecté.

Un peu plus loin, dans le même atelier, Stéphane Thidet recompose un paysage imaginaire d’évasion sous l’aspect d’un monticule neigeux et immaculé où un motard a dessiné un cercle parfait. Le tout, la moto et le paysage, est déserté, et pose telle une image de carte postale stéréotypée totalement déplacée dans ce lieu dédié aux machines.

Petrit Halilaj, un artiste kosovar, présente une œuvre intitulée Shkrepëtima, (2018), un lit qui semble, ou imploser, ou se reconstituer depuis un au-delà symbolique. Cette pièce, qui n’a pas été motivée par le site des usines Fagor, trouve pourtant bien sa place en raison de ses dimensions importantes et du conflit entre une structure (éclatée), composée en grande partie de morceaux de bois ; le caractère intimiste du lit (origine, renaissance, rêve) et l’espace neutre de l’immense atelier de fer et de béton.

Dans le même lieu d’exposition on trouve une pièce de Yona Lee une artiste d’origine coréenne qui réside en Nouvelle Zélande. Elle a édifié en hauteur, sur un pont suspendu, une installation antérieure à la biennale de Lyon : In Transit (Highway), 2019. L’artiste produit des architectures labyrinthiques qui oscillent entre utopies futuristes et dystopies cauchemardesques où des éléments hétérogènes s’hybrident, l’habitat et les transports urbains, l’intimité et l’exposition, le fonctionnel et l’arbitraire du quotidien. En prenant de la hauteur Yona Lee parvient à s’extraire, sinon dompter, le gigantisme du site.

Dans le même atelier des usines Fagor de la biennale de Lyon Pannaphan Yodamane poursuit une logique similaire à Yona Lee. Mais alors que cette dernière fuit en suspendant au plafond du site son installation, l’artiste thaïlandaise s’isole dans une « ruine » post-apocalyptique composée de grandes canalisations en ciment délabrées et colonisées par une humanité hypothétique. Ces « survivants » contemporains ou futurs ont réinvesti un fragment de l’ère industrielle en y apposant des fresques bouddhistes, un arbre symbolique, des éléments en suspension par pure magie. C’est une des installations les plus efficaces de la biennale.

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© Jean-Marie Appriou.

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© Léonard Martin.

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© Pannaphan Yodamane.

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© Simphiwe Ndzube.

A voir aussi :

Tous les artistes de la biennale de Lyon :Expand

  • Rebecca Ackroyd
  • Isabelle Andriessen
  • Jean-Marie Appriou
  • Felipe Arturo
  • Bianca Bondi
  • Malin Bülow
  • Bureau des Pleurs
  • Stéphane Calais
  • Nina Chanel Abney
  • Gaëlle Choisne
  • Chou Yu-Cheng
  • Lenka Clayton & Jon Rubin
  • Morgan Courtois
  • Daniel Dewar & Grégory Gicquel
  • Khalil El Ghrib
  • Escif & n3m3da
  • Jenny Feal
  • Thomas Feuerstein
  • Julieta García Vazquez & Javier Villa
  • Petrit Halilaj
  • Dale Harding
  • Holly Hendry
  • Karim Kal
  • Bronwyn Katz
  • Sam Keogh
  • Lee Kit
  • Eva L’Hoest
  • Mire Lee
  • Yona Lee
  • Renée Levi
  • Minouk Lim
  • LYL Radio
  • Taus Makhacheva
  • Léonard Martin
  • Gustav Metzger
  • Nicolas Momein
  • Shana Moulton
  • Simphiwe Ndzube
  • Josèfa Ntjam
  • Fernando Palma Rodríguez
  • Le peuple qui manque
  • Thảo Nguyên Phan
  • Abraham Poincheval
  • Stephen Powers
  • Philippe Quesne
  • Marie Reinert
  • Megan Rooney
  • Pamela Rosenkranz
  • Ashley Hans Scheirl & Jakob Lena Knebl
  • Aguirre Schwarz
  • Stéphane Thidet
  • Nico Vascellari
  • Trevor Yeung
  • Pannaphan Yodmanee
  • Victor Yudaev
  • Mengzhi Zheng

Biennale d’art contemporain de Lyon
Là où les eaux se mêlent
MAC Lyon & Usines Fagor
18 septembre 2019 – 5 janvier 2020



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