Lilian Bassman : quand la réclame sublime l’art — ou l’inverse !

Lilian Bassman photographiait des robes pour Harper's Bazaar. Mais ses images, dissolues dans le grain et le flou, oubliaient si bien le produit qu'elles finissaient par ne plus faire de publicité du tout — ou par en faire la meilleure qui soit. La question de savoir si c'était de l'art reste ouverte. Elle l'a toujours été.

Auteur: Thierry Grizard, publié le 21 mars 2026.

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La réclame sublimée, ou l’art selon Monsieur Jourdain

Il existe une question que les gens bien élevés ont cessé de poser, non par manque de curiosité, mais parce qu’elle est devenue légèrement indécente à formuler en société. Cette question, la voici dans toute sa naïveté désarmante : est-ce que la photographie de mode, c’est de l’art ?

On comprend l’embarras. Poser la question, c’est déjà sous-entendre qu’il pourrait exister des activités humaines qui n’en seraient pas. Or, depuis que Duchamp a posé son urinoir sur un socle en 1917 — l’année même où Lilian Bassman naissait à Brooklyn dans une famille d’intellectuels juifs émigrés de Russie —, la définition de l’art ressemble à un élastique tellement distendu qu’il a perdu toute élasticité. Reste le vague sentiment qu’il y a peut-être, quelque part, une différence entre une photographie de sac à main et les Ménines. Sentiment bourgeois, sans doute. Passons.

Photographie de Lillian Bassman

Lilian Bassman, « Etonne-moi » !

Lilian Bassman est issue du bon milieu. Formée au Pratt Institute, nourrie de peinture classique au Metropolitan Museum, influencée par la fluidité d’Isadora Duncan, elle arrive chez Harper’s Bazaar avec le bagage culturel d’une personne qui ne confondra jamais un accrochage avec une installation. Son mentor, Alexey Brodovitch, lui a appris une chose simple à énoncer et difficile à exécuter : « Étonne-moi. » Ce n’est pas un commandement commercial. C’est une injonction esthétique. La nuance est considérable — ou du moins, elle l’est pour ceux qui aiment les nuances.

Dans les années 1950, la photographie de mode vit une période singulière. Le Pop Art n’a pas encore déferlé. L’abstraction expressionniste règne sur les murs des galeries new-yorkaises, Pollock dégouline, de Kooning griffe la toile, et quelque chose de cette agitation formelle, de cette permission accordée au geste et au mouvement, imprègne les esprits cultivés qui travaillent dans les magazines. Bassman est de ceux-là. Elle photographie des robes, certes. Mais elle photographie des robes comme d’autres peignent des champs de blé sous un ciel qui tremble.

Son style est immédiatement reconnaissable : contrastes extrêmes, grain prononcé, jeux de lumière qui dissolvent les contours, expérimentations en chambre noire à base de brûlures et de décolorations. Le résultat ressemble à de l’aquarelle, parfois à du fusain, jamais vraiment à une page publicitaire. Son mannequin fétiche, Barbara Mullen, n’est pas une femme qui porte des vêtements. C’est un corps en suspension, une forme qui frôle l’abstraction, un motif graphique habillé de mystère. Le produit, quand on peut encore l’identifier, semble s’excuser d’être là.

Photographie de Lillian Bassman

Lilian Bassman, l’abstraction, la ligne et le mouvement

Bassman, en effaçant progressivement la fonction commerciale de ses images, pensait probablement s’approcher de quelque chose de plus pur. L’art pour l’art, cette belle idée du XIX° siècle, avait encore quelques adeptes sincères dans les années cinquante. On pouvait croire, de bonne foi, qu’en rendant une publicité suffisamment belle, on la transcendait. On la sauvait d’elle-même. On la faisait passer de l’autre côté du miroir, dans ce territoire vague et prestigieux où les intentions mercantiles se dissoudraient comme du sucre dans de l’eau chaude.

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