Helene Schjerfbeck, résilience et ascèse picturale

Entre 1862 et 1946, la peintre finlandaise Helene Schjerfbeck a traversé trois guerres, la maladie et l'isolement. Elle n'a pourtant jamais cessé de peindre. Ses autoportraits tardifs brossent la dissolution de la figure avec une lucidité unique dans l'art moderne occidental.

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Helene Schjerfbeck

Helene Schjerfbeck est morte en 1946 à Saltsjöbaden, près de Stockholm, dans une chambre d'hôtel transformée en atelier. Elle avait 83 ans et travaillait encore à ses autoportraits, des œuvres qui réduisent progressivement son visage à quelques traits essentiels sur fond presque vide. Cette fin correspond à une existence marquée par l'isolement géographique, la maladie chronique et trois guerres qui ont dévasté la Finlande. Pourtant, Schjerfbeck n'a jamais cessé de peindre. Entre 1880 et 1945, elle a produit plus de mille œuvres dont une série d'autoportraits qui constitue l'un des corpus les plus radicaux de l'art moderne européen.

Née en 1862 à Helsinki dans une famille de classe moyenne, elle se destine très tôt à la peinture. À quatre ans, une chute dans un escalier lui brise la hanche. La fracture, mal soignée, provoque une claudication définitive qui limite ses déplacements. Cette contrainte physique marque toute sa vie. Elle étudie à l'École de dessin de la Société d'art finlandaise, puis à Paris dans les années 1880, période où le naturalisme académique laisse place aux recherches impressionnistes. Elle fréquente l'Académie Colarossi et expose au Salon de Paris en 1882 et 1884. De retour en Finlande, elle enseigne brièvement, puis se retire progressivement pour s'installer en 1902 à Hyvinkää, petite ville industrielle à cinquante kilomètres au nord d'Helsinki, où elle vit avec sa mère jusqu'à la mort de celle-ci en 1923.

Helene Schjerfbeck. Self-Portrait. 1912
Helene Schjerfbeck. Self-Portrait. 1912

Influences et parallélismes

Les premières œuvres de Schjerfbeck s'inscrivent dans le naturalisme nordique de son temps. Elle peint des scènes de la vie quotidienne, des portraits d'enfants et de paysans, dans la lignée de Jules Bastien-Lepage. Mais dès les années 1890, d'autres influences apparaissent. Elle connaît l'œuvre d'Edvard Munch, dont elle partage la fascination pour les états psychologiques extrêmes. Comme lui, elle explore l'angoisse existentielle, mais là où Munch crie, Schjerfbeck murmure. Ses compositions évacuent progressivement le décor pour ne garder que l'essentiel : un visage, une main, un objet isolé.

Paul Gauguin et Vincent van Gogh l'influencent également. Elle retient de Gauguin la simplification des formes et de Van Gogh l'intensité émotionnelle. Mais elle refuse leur expressivité démonstrative. Son tempérament la rapproche davantage de Vilhelm Hammershøi, peintre danois dont elle découvre le travail au début du XXe siècle. Hammershøi peint des intérieurs vides, des silhouettes de dos dans des pièces grises, des espaces où règne un silence presque palpable. Schjerfbeck partage cette économie de moyens et cette attention au vide.

Le climat intellectuel nordique de son temps est imprégné par la pensée de Søren Kierkegaard, philosophe danois qui développe une réflexion sur l'angoisse, la solitude et le choix individuel face à l'absurde. Ses œuvres tardives, notamment les autoportraits qui montrent un visage décharné aux orbites creuses, peuvent se lire comme une méditation sur la finitude et le dépouillement. Elle abandonne la ressemblance pour atteindre quelque chose qui tient de l'archétype ou du signe.

Helene Schjerfbeck. Maria. 1909
Helene Schjerfbeck. Maria. 1909

Helene Schjerfbeck et une "chambre à soi"

L'image d'une artiste recluse, vivant en marge de l'histoire, a longtemps dominé la réception de Schjerfbeck. Cette vision occulte une réalité plus complexe. Son retrait à Hyvinkää en 1902 n'est pas une fuite mais un choix délibéré, proche de ce que Virginia Woolf conceptualisera plus tard sous l'expression "une chambre à soi". Schjerfbeck cherche l'autonomie matérielle et intellectuelle nécessaire à la création. Dans une époque où les femmes artistes doivent négocier leur place dans un monde dominé par les institutions masculines, elle choisit de s'extraire de ce rapport de forces.

La Finlande de son temps offre un contexte singulier. En 1906, le pays devient le premier État d'Europe à accorder aux femmes le droit de vote et d'éligibilité. Schjerfbeck fait partie des Målarasystrar, les Sœurs Peintres, un groupe de femmes artistes finlandaises dont Maria Wiik et Helena Westermarck. Ensemble, elles voyagent et étudient à Paris dans les années 1880. Elles se soutiennent face aux résistances de l'Académie et revendiquent le droit de traiter des sujets réservés aux hommes : le nu, le réalisme social, les scènes de travail.

Helene Schjerfbeck. Still Life with Blackening Apples. 1944
Helene Schjerfbeck. Still Life with Blackening Apples. 1944

Schjerfbeck refuse les sujets dits féminins. Elle s'agace qu'on attende des femmes une peinture délicate ou sentimentale. Durant la guerre civile finlandaise de 1918, alors qu'elle manque de nourriture et de chauffage à Hyvinkää, elle peint des ouvrières locales au visage dur, des portraits sans concession. Plus tard, elle multiplie les portraits de vieilles femmes, de visages fatigués, de corps marqués par le temps. Ces choix affirment que le regard féminin peut être aussi clinique et brutal que celui d'un homme.

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