Galliano ou le luxe comme symptôme

Sous le Pont Alexandre III, Galliano a fait défiler bien plus que des robes. Un constat lucide sur une époque qui se contemple dans ses propres fissures.

Auteur: Thierry Grizard, publié le 1 mars 2026.

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La mode… Les défilés, leur théâtralité calculée, les invités qui se regardent entrer, les chroniqueurs spécialisés qui cherchent le mot juste dans une langue où tout a déjà été dit : tout cela forme un écosystème suffisamment clos pour qu’on puisse s’en tenir à distance. Et pourtant ; voici deux années plus tard…

En janvier 2024, sous le Pont Alexandre III, John Galliano a présenté pour Maison Margiela ce que beaucoup ont immédiatement désigné comme un chef-d’œuvre. Le mot est excessif, comme toujours. Il dit quelque chose quand même. Ce défilé — Artisanal 2024 — mérite qu’on s’y arrête non pour ce qu’il dit de la mode, mais pour ce qu’il dit d’autre chose : d’une époque, d’un état du monde, d’un certain vertige collectif que la haute couture, espace de l’inutile absolu, capture parfois avec une précision que les disciplines sérieuses n’atteignent pas.

Balzac aurait pris des notes.

© Maison Margiela. Artisanal. 2024.

L’homme et sa trajectoire

John Galliano est né à Gibraltar en 1960. Il débarque à Londres, fait Central Saint Martins, en sort en 1984 avec une collection intitulée Les Incroyables — référence aux muscadins post-Terreur, ces jeunes gens qui portaient leurs cols si hauts qu’ils ne pouvaient plus tourner la tête. Le geste inaugural est déjà programmatique : l’excès comme posture, l’histoire comme matériau, le corps comme surface d’inscription.

Chez Dior de 1996 à 2011, il transforme la maison en machine à fantasmes à l’échelle industrielle. Les défilés convoquent l’Égypte ancienne, les clochards chics, les SDF de luxe — formulation qui n’est pas aussi contradictoire qu’elle paraît quand on considère combien la mode entretient avec la misère une relation à la fois fascinée et protégée. Les collections sont grandioses, les ventes suivent, tout va bien.

En 2011, il est renvoyé. Des propos antisémites proférés dans un bar parisien sous l’emprise de l’alcool circulent, la vidéo aussi. La chute est verticale. On ne mesure pas très bien ce que cela représente — perdre en quelques heures ce qu’on a construit en trente ans — et il n’est pas certain que Galliano lui-même l’ait mesuré immédiatement. Suivent des années de cure, de silence, d’obscurité relative. En 2014, Renzo Rosso le nomme directeur artistique de Maison Margiela. La résurrection est discrète, puis de moins en moins.

Ce parcours — ascension baroque, destruction publique, remontée lente — n’est pas anecdotique. Il informe ce que Galliano fait ensuite. Il fait de lui quelqu’un qui a vécu depuis l’intérieur ce que son travail représente de l’extérieur : la splendeur et la déliquescence, le carnaval et le lendemain matin.

Un soir de pleine lune à Paris

Le 22 janvier 2024, sous le Pont Alexandre III, dans un froid sec de début d’année, Galliano présente Artisanal. Le cadre n’est pas neutre : le pont lui-même est un monument à la Belle Époque, construit pour l’Exposition Universelle de 1900, orné de ses nymphes dorées et de ses réverbères en fonte. Paris comme décor de lui-même, musée de sa propre grandeur passée.

© Maison Margiela. Artisanal. 2024.

Ce qui se passe ensuite est difficile à résumer parce que cela tient autant du film que du défilé. Les mannequins — dont Leon Dame, figure de proue de la collection — avancent selon une démarche élaborée sous la direction du chorégraphe Pat Boguslawski : saccadée, irrégulière, comme si le corps résistait ou cédait à quelque chose qu’on ne voit pas. On pense immédiatement aux films muets, à Nosferatu, à ces corps que le cinéma expressionniste traitait comme des instruments d’inquiétude plutôt que de séduction.

Le maquillage, signé Pat McGrath, prolonge l’effet : une peau ultra-brillante, plastifiée, qui évoque moins la beauté que sa contrefaçon. La poupée de porcelaine — mais fissurée, mais brisée, abandonnée dans un couloir dont on ne sait plus très bien à qui il appartient. La métaphore n’est pas subtile. Elle n’a pas besoin de l’être. Elle fonctionne précisément parce qu’elle est portée par des corps réels, en mouvement, dans le froid.

L’esthétique victorienne, supplément.

PDF téléchargeable complétant l’article: Galliano ou le luxe comme symptôme.

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L’hybridation comme méthode

Ce qui constitue le cœur intellectuel du défilé — si tant est qu’un défilé puisse avoir un cœur intellectuel, ce qui est précisément la question — c’est la nature du matériau convoqué et la façon dont il est assemblé.

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