Faut-il croire à la nouvelle féodalité numérique ?

Algorithmes-prêtres, seigneurs en hoodies, serfs connectés : le techno-féodalisme n'est pas une métaphore. C'est un diagnostic. Lucide, un peu grinçant, à lire avant de rouvrir Instagram.

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Faut-il croire à la nouvelle féodalité numérique ?

Ou comment le Moyen Âge s’est installé chez vous, dans votre salon, et sans frapper


Admettons que vous soyez à dîner. Autour de la table, quelques personnes intelligentes, pas naïves, bien informées — le genre qui lit et qui vote, parfois dans le bon sens. L’une d’elles pose son téléphone à côté de son verre — geste rituel, mi-renoncement mi-exhibition — et dit, avec ce sourire légèrement inquiet qui signale qu’on va parler de quelque chose de sérieux en faisant semblant de ne pas y croire: « Au fond, est-ce qu’on ne serait pas en train de revivre le Moyen Âge? »

Silence. Puis le rire poli de circonstance. Puis quelqu’un relance sur autre chose.

Dommage. Parce que la question méritait qu’on s’y arrête. Non pas parce qu’elle est brillante — elle circule depuis assez longtemps pour avoir perdu son originalité — mais parce qu’elle est juste. Rigoureusement, embarrassingly juste.

Werner Tübke. Zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung II. 2012.
Werner Tübke. Zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung II. 2012.

Le prêtre et l’algorithme: même combat

Voici ce que le Moyen Âge avait compris, et que la Silicon Valley a réinventé sans le savoir — ou en le sachant très bien: le pouvoir réel n’est pas celui qui contrôle les corps. C’est celui qui contrôle l’accès à la connaissance. Le clergé médiéval ne régnait pas parce qu’il était armé. Il régnait parce qu’il était le seul à lire le latin. La Bible existait, les textes existaient, la vérité théologiquement certifiée existait — mais entre elle et le serf, il y avait le prêtre. Interface obligatoire. Filtre institutionnel. Intermédiaire indispensable.

Remplacez « prêtre » par « algorithme de recherche » et « latin » par « capacité à évaluer une source primaire », et vous obtenez 2024 sans effort.

L’internaute contemporain sait lire. Alphabétisation: 99% dans les pays développés, on est fiers. Mais savoir lire et savoir lire sont deux choses que l’école a depuis longtemps cessé de distinguer. Ce que produit en masse notre système éducatif — avec les meilleures intentions du monde, précisons-le pour la forme — c’est une population lettrée qui délègue l’autorité épistémique à des instances qu’elle ne comprend pas et ne cherche pas à comprendre. « Google dit que. » « L’IA m’a dit que. » Fin de la discussion.

Le serf du XIIIe siècle ne comprenait pas comment le prêtre avait accès à la Vérité. Il lui faisait confiance par défaut, faute d’alternative et faute d’outils. Nous faisons exactement la même chose, avec des data centers en plus et l’illusion en sus que notre crédulité est éclairée parce qu’elle est numérique.

C’est un peu caricatural, oui. C’est aussi exactement ce qui se passe.

Les seigneurs portent des hoodies

La féodalité classique avait au moins l’élégance de la lisibilité. Le château était visible, le seigneur identifiable, la hiérarchie affichée. On savait qui possédait la terre et qui la travaillait. On savait ce que coûtait la corvée et qui en bénéficiait.

Portrait de Mark Zuckerberg par Martin Schoeller.
Portrait de Mark Zuckerberg par Martin Schoeller.

La féodalité numérique a résolu ce problème esthétique avec beaucoup de classe: elle s’est rendue invisible. Les nouveaux seigneurs ne possèdent pas de terres. Ils possèdent l’infrastructure — ce qui est infiniment plus confortable. Data centers, algorithmes de distribution, plateformes d’attention, systèmes de paiement: la terre du XXIe siècle est immatérielle et beaucoup plus difficile à incendier que les châteaux du XIVe.

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