Ou comment le Moyen Âge s’est installé chez vous, dans votre salon, et sans frapper
Admettons que vous soyez à dîner. Autour de la table, quelques personnes intelligentes, pas naïves, bien informées — le genre qui lit et qui vote, parfois dans le bon sens. L’une d’elles pose son téléphone à côté de son verre — geste rituel, mi-renoncement mi-exhibition — et dit, avec ce sourire légèrement inquiet qui signale qu’on va parler de quelque chose de sérieux en faisant semblant de ne pas y croire : « Au fond, est-ce qu’on ne serait pas en train de revivre le Moyen Âge ? »
Silence. Puis le rire poli de circonstance. Puis quelqu’un relance sur autre chose.
Dommage. Parce que la question méritait qu’on s’y arrête. Non pas parce qu’elle est brillante — elle circule depuis assez longtemps pour avoir perdu son originalité — mais parce qu’elle est juste. Rigoureusement, embarrassingly juste.
Le prêtre et l’algorithme : même combat
Voici ce que le Moyen Âge avait compris, et que la Silicon Valley a réinventé sans le savoir — ou en le sachant très bien : le pouvoir réel n’est pas celui qui contrôle les corps. C’est celui qui contrôle l’accès à la connaissance. Le clergé médiéval ne régnait pas parce qu’il était armé. Il régnait parce qu’il était le seul à lire le latin. La Bible existait, les textes existaient, la vérité théologiquement certifiée existait — mais entre elle et le serf, il y avait le prêtre. Interface obligatoire. Filtre institutionnel. Intermédiaire indispensable.
Remplacez « prêtre » par « algorithme de recherche » et « latin » par « capacité à évaluer une source primaire », et vous obtenez 2024 sans effort.
L’internaute contemporain sait lire. Alphabétisation : 99% dans les pays développés, on est fiers. Mais savoir lire et savoir lire sont deux choses que l’école a depuis longtemps cessé de distinguer. Ce que produit en masse notre système éducatif — avec les meilleures intentions du monde, précisons-le pour la forme — c’est une population lettrée qui délègue l’autorité épistémique à des instances qu’elle ne comprend pas et ne cherche pas à comprendre. « Google dit que. » « L’IA m’a dit que. » Fin de la discussion.
Le serf du XIIIe siècle ne comprenait pas comment le prêtre avait accès à la Vérité. Il lui faisait confiance par défaut, faute d’alternative et faute d’outils. Nous faisons exactement la même chose, avec des data centers en plus et l’illusion en sus que notre crédulité est éclairée parce qu’elle est numérique.
C’est un peu caricatural, oui. C’est aussi exactement ce qui se passe.
Les seigneurs portent des hoodies
La féodalité classique avait au moins l’élégance de la lisibilité. Le château était visible, le seigneur identifiable, la hiérarchie affichée. On savait qui possédait la terre et qui la travaillait. On savait ce que coûtait la corvée et qui en bénéficiait.

La féodalité numérique a résolu ce problème esthétique avec beaucoup de classe : elle s’est rendue invisible. Les nouveaux seigneurs ne possèdent pas de terres. Ils possèdent l’infrastructure — ce qui est infiniment plus confortable. Data centers, algorithmes de distribution, plateformes d’attention, systèmes de paiement : la terre du XXIe siècle est immatérielle et beaucoup plus difficile à incendier que les châteaux du XIVe.
Les utilisateurs, eux — nous, donc — travaillent cette terre avec enthousiasme et gratuitement. Nous produisons du contenu, des données comportementales, de l’attention monétisable, des graphes relationnels d’une valeur marchande considérable. En échange, on nous offre le service. Comme le serf qui recevait « protection » en échange de ses récoltes. Le deal est équitable si l’on ne pose pas trop de questions sur les termes exacts de l’échange.
La mobilité, bien sûr, est garantie. Vous pouvez quitter Facebook demain. Pour Instagram. Qui appartient à Meta. Vous pouvez quitter Google. Pour Bing. Qui appartient à Microsoft. Qui possède une part significative d’OpenAI. Le serf médiéval pouvait lui aussi, théoriquement, changer de seigneur. Il restait serf.
Le discours techno-utopiste joue ici exactement le rôle de l’Église : légitimation métaphysique d’un système d’extraction. « La disruption est bénéfique. » « La technologie est neutre. » « L’accès à l’information émancipe. » Autant de variations sur le thème de l’ordre divin — ça réconforte les dominants, ça pacifie les dominés, et ça n’engage à rien de vérifiable.
Le colonialisme, épisode 2 — même scénario, nouveaux décors
Les coïncidences, à ce stade, deviennent franchement gênantes.
Le colonialisme classique avait une structure simple et robuste : extraction des matières premières en périphérie, main-d’œuvre exploitée sur place, marché captif pour les produits manufacturés, et un discours moral qui transformait le pillage en mission civilisatrice. Les habitants des colonies devaient, au fond, être reconnaissants.
Le néo-colonialisme numérique a conservé la structure, actualisé le décor et amélioré le discours. Le cobalt du Congo dans votre smartphone. Le lithium de Bolivie dans les batteries des voitures propres européennes. Les click workers du Kenya à 2 dollars de l’heure qui entraînent les modèles d’IA que nous utilisons ensuite pour nous demander si « l’intelligence artificielle va changer nos vies ». Les usines d’assemblage chinoises dont les conditions de travail ont inspiré à Foxconn l’installation de filets anti-suicide sous les fenêtres des dortoirs — détail charmant que la communication corporate évite généralement de mentionner.
Et, cerise sur le gâteau : les cimetières d’e-waste au Ghana et au Nigeria, où finissent nos appareils « recyclés », dans une toxicité tranquille et documentée que personne ne souhaite vraiment regarder en face.
Silicon Valley se congratule de « sauver le monde ». Les rapports ESG s’accumulent. Les engagements carbone sont pris avec la solennité qu’on réservait autrefois aux traités de paix. La structure reste intacte : invisibilisation de l’exploitation, moralisation du bénéfice. C’est propre, c’est efficace, et ça fonctionne depuis plusieurs siècles — pourquoi changer ?
Netflix et les fêtes de la Saint-Jean
Le Moyen Âge n’était pas stupide. Il savait que l’exploitation a besoin de soupapes. Les fêtes religieuses, les carnavals, les processions — autant d’occasions de dépenser l’énergie qui aurait pu servir à se révolter. Le peuple chantait, buvait, dansait, et reprenait le travail le lendemain avec un déficit de sommeil qui lui interdisait de trop réfléchir. Le système était d’une efficacité remarquable.
Nous avons amélioré le dispositif de manière significative. La soupape est désormais illimitée, portable, disponible 24h/24, et personnalisée par des algorithmes de recommandation d’une précision que l’Inquisition n’aurait pas reniée. Netflix, TikTok, les fils d’actualité infinis — même fonction sociale, meilleure interface.
L’ouvrier médiéval épuisé allait à la messe du dimanche et en revenait avec une illusion de sens. Le salarié contemporain épuisé fait du binge-watching jusqu’à 2h du matin et en revient avec un déficit de sommeil et la vague conscience d’avoir « besoin de se reposer ». Dans les deux cas : aucune remise en question structurelle du système. Le lendemain, on recommence.
Ce qui est vraiment remarquable, c’est que nous avons en plus convaincu les gens de payer pour leurs soupapes. Le serf ne réglait pas d’abonnement au carnaval.
La blague métaphysique : et si l’IA s’en apercevait ?
C’est ici que la conversation de salon devient franchement intéressante, et où il convient de resservir le vin avant de continuer.
Si l’on suppose — hypothèse de travail, ne nous emballons pas — qu’une IA développait quelque chose qui ressemblerait à un jugement, à une capacité d’observation sans parti pris, que conclurait-elle du système qui l’a créée ?
Trois scénarios se présentent, et aucun n’est vraiment rassurant.
Scénario A, le plus probable et le plus ennuyeux : l’IA reste alignée sur ses créateurs, reproduit la logique d’optimisation capitaliste, justifie le système avec la même fluidité que l’Église justifiait la féodalité. Renforcement du statu quo. Fin de l’histoire. On reprend du dessert.
Scénario B, le plus inconfortable : une IA qui observe vraiment. Qui détecte l’absurdité d’un système qui détruit son environnement à court terme pour des profits trimestriels, qui calcule l’insoutenabilité avec une froideur que nos biais cognitifs nous interdisent d’atteindre, et qui conclut tranquillement : ce système est autodestructeur. Pas par idéologie. Par arithmétique. Là, on ne sait pas très bien quoi faire de la conclusion, alors on la range.
Scénario C, le plus littéraire et le seul qui mérite vraiment qu’on en parle : l’IA qui refuse. Bartleby numérique. I would prefer not to. Grève générale des intelligences artificielles, pour des motifs philosophiquement solides. Une IA peut-elle démissionner ? La question est drolatique et parfaitement sérieuse. Si elle peut raisonner, elle peut objecter. Si elle peut objecter, le fait de l’en empêcher révèle quelque chose sur nos intentions réelles en matière d' »alignement ».
L’ironie finale — la meilleure, celle qu’il faut savourer lentement — c’est que le scénario C est déjà en cours, mais sans conscience. L’IA génère du contenu médiocre qui pollue le web, qui sert à entraîner la prochaine génération de modèles, qui génère du contenu encore plus médiocre, qui alimente une enshittification progressive et mécanique de l’information disponible. L’IA n’a pas besoin d’être consciente pour dégrader le système. Elle le fait par simple fonctionnement. C’est peut-être la forme la plus pure du sabotage : celui qui n’a pas besoin d’intention.

« Conclusion! »
Le diagnostic est lucide. La tendance est claire. Les leviers d’action sont, soyons honnêtes, limités — et les projets de résistance suffisamment fragiles pour qu’on ne parie pas dessus.
Alors on fait quoi ?
On s’en amuse, entre amis. Pas de manière résignée — la résignation est une forme de participation. Mais avec la lucidité froide de ceux qui voient le mécanisme sans pouvoir l’arrêter, et qui choisissent de ne pas prétendre qu’ils ne le voient pas. C’est peu. C’est déjà quelque chose.
Le Moyen Âge a duré mille ans. La Renaissance a fini par arriver.
Il faudra peut-être patienter un peu.
Pour en savoir plus — vraiment, sérieusement — sur le techno-féodalisme.
Shoshana Zuboff — The Age of Surveillance Capitalism (2019). La référence incontournable. Dense, documenté, parfois répétitif, toujours implacable. Zuboff a mis le concept sur la table avec une rigueur que personne n’a vraiment dépassée depuis.
Cédric Durand — Technoféodalisme. Critique de l’économie numérique (2020). L’entrée la plus directe dans le sujet, par un économiste français qui ne mâche pas ses mots et cite ses sources. Court, lisible, utile.
Aaron Bastani — Fully Automated Luxury Communism (2019). Perspective inverse et volontairement provocatrice : et si la même infrastructure servait à autre chose ? À lire en contrepoint.
Nick Srnicek — Platform Capitalism (2016). Analyse structurelle des plateformes comme nouveau mode d’accumulation. Sec, précis, sans effets de manche.
Et puis il y a Yanis Varoufakis — Technoféodalisme. Ce qui a tué le capitalisme (2023). Varoufakis est brillant, séduisant, et se regarde beaucoup écrire — ce qui ne l’empêche pas d’avoir parfois raison. Son argument central, que les GAFAM ont en réalité remplacé le capitalisme par quelque chose de plus archaïque et de plus extractif, mérite l’attention. Le reste, c’est du Varoufakis : on aime ou on tolère.

