Erwin Wurm : la sculpture comme question ouverte

Erwin Wurm investit pour la première fois l'intégralité de la galerie Ropac Pantin avec _Tomorrow : Yes_. Retour sur un corpus qui redéfinit les limites de la sculpture : protocole, corps, architecture, héritage Fluxus.

Auteur: Thierry Grizard, publié le 21 mars 2026.

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Il y a des artistes que les galeries exposent parce qu’il le faut. Erwin Wurm est de ceux que Thaddaeus Ropac expose parce qu’il le veut — et depuis longtemps. La relation entre l’Autrichien né en 1954 à Bruck an der Mur et la galerie remonte aux premières années de la décennie passée.
À Pantin, Tomorrow : Yes (17 janvier – 11 avril 2026) marque une étape dans cette fidélité : pour la première fois, Wurm investit l’intégralité des 2 000 mètres carrés d’exposition du bâtiment, avec des œuvres dont la majorité sont inédites.
L’occasion est suffisante pour tenter un point sur ce que son travail déplace, continue de déplacer, et sur les raisons pour lesquelles il reste pertinent dans le champ de la sculpture contemporaine.

Le protocole comme forme

Il faut revenir aux One Minute Sculptures pour comprendre d’où vient Wurm. Depuis 1996, ces pièces fonctionnent sur un principe simple : une instruction écrite ou dessinée indique au visiteur une posture à adopter avec un objet du quotidien — un seau, un chapeau, une bouteille, un pull Issey Miyake. La durée est celle du titre. Après une minute, la sculpture disparaît.

Le modèle opératoire n’est pas sans précédent. Dans les années 1960, le mouvement Fluxus avait déjà transformé l’œuvre d’art en partition à exécuter. Les Instruction Pieces de Yoko Ono, les Event Scores de George Brecht ou de Dick Higgins posaient la même question : une œuvre d’art peut-elle n’exister que dans sa réalisation, sans objet résiduel ? Chez Fluxus, la notation musicale est détournée pour produire des événements plastiques. L’exécutant n’est pas l’artiste. La répétabilité est structurelle. Ce que Wurm ajoute à cet héritage, c’est le corps propre du spectateur comme matière sculpturale. Le visiteur n’active pas l’œuvre de l’extérieur : il est temporairement l’œuvre¹. La galerie Ropac présente plusieurs de ces pièces dans l’exposition actuelle, dont une version conçue autour d’un pull de la collection Automne/Hiver 2025-26 d’Issey Miyake — la maison avait présenté sa collection en mars 2025 au Carrousel du Louvre en s’appuyant explicitement sur le vocabulaire de Wurm.

Erwin Wurm. One Carrying a Bomb – Looking For a Bomb” (2003). Series “Instructions On How to Be Politically Incorrect”
© Erwin Wurm. One Carrying a Bomb – Looking For a Bomb” (2003). Series “Instructions On How to Be Politically Incorrect”

Ce lien avec la mode n’est pas anecdotique. Le vêtement est chez Wurm un medium à part entière, au même titre que le marbre ou le bronze. Il recouvre, déforme, cache ou révèle. Il appartient à la sphère de l’intime autant qu’à celle de la représentation sociale.

La sculpture étendue

Ce qui distingue Wurm de beaucoup de ses contemporains, c’est la radicalité avec laquelle il a élargi le territoire de la sculpture — non pas métaphoriquement, mais structurellement. Depuis ses débuts dans les années 1980, après des études à l’Académie des Beaux-Arts et à l’Université des Arts Appliqués de Vienne, son travail explore ce qu’on pourrait appeler une sculpture étendue : une pratique qui inclut le corps humain, le vêtement, l’objet manufacturé, l’architecture, et jusqu’au paysage ou à l’environnement quotidien².

Les œuvres de la série Häuser (Maisons) en sont l’exemple le plus direct. Wurm écrase des maquettes d’architecture sous son propre poids, les frappe à coups de poing ou de coude. Les résultats, coulés en bronze ou en céramique, conservent la trace de ce contact physique. La sculpture ne représente pas un objet mais enregistre une action sur lui. L’architecture — chose fixe par définition — devient l’indice d’un processus³.

School (2024), l’une des deux installations centrales de l’exposition parisienne, prolonge cette logique à l’échelle 1:1. Wurm a compressé la silhouette XIXe de l’école de son village natal en Autriche : plafonds trop bas, chaises tassées, espace contraint. L’intérieur est tapissé d’affiches pédagogiques françaises obsolètes. Le visiteur entre dans la sculpture. La claustrophobie n’est pas un effet secondaire, elle est le sujet. Star (2025), le voilier de six mètres courbé en son centre, fonctionne autrement : conçu pour naviguer en cercles, il est entièrement fonctionnel et entièrement absurde. On ne monte pas à bord. On le regarde faire ce pour quoi il est inutile.

© Erwin Wurm. House.
© Erwin Wurm. House.

La sculpture comme problème wittgensteinien

Il existe un vocabulaire philosophique qui s’applique au travail de Wurm mieux que la plupart des gloses dont il fait l’objet. On sait que l’artiste a lui-même revendiqué l’influence de Wittgenstein — la galerie Ropac avait d’ailleurs intitulé son exposition de 2013 à Pantin Grammaire Wittgensteinienne de la Culture Physique. Ce n’est pas une référence décorative.

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