L’Energym, ou l’art de transformer la misère en watts

Une vidéo virale, un vélo connecté, une promesse de "monétiser son énergie". L'Energym dit quelque chose d'assez précis sur ce que le capitalisme algorithmique réserve à ceux qu'il n'a plus besoin d'employer.

Auteur: Thierry Grizard, publié le 27 février 2026.

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La vidéo

Tout a commencé par une vidéo crée par AiCandy. Quelques secondes, une esthétique de pitch deck : en 2030, 80 % des humains ont perdu leur travail.

Elon Musk, Jeff Bezos et Sam Altman ont fondé Energym, une entreprise permettant à ces nouveaux oisifs involontaires de « retrouver un sens à leur vie » en pédalant et ramant pour produire l’énergie nécessaire à alimenter — les IA qui les ont remplacés.

La vidéo a circulé massivement. Elle a été partagée avec le sourire jaune caractéristique des blagues qui font rire parce qu’elles font mal. C’est ce sourire-là qui mérite qu’on s’y arrête.

Le principe

Il existe des inventions qui résument une époque mieux que n’importe quel essai. Le vélo d’appartement connecté qui vous rémunère en fonction de votre effort physique est de celles-là. Il s’appelle Energym. Il est beau, sobre, pensé pour les petits appartements. Et il dit, avec une élégance discrète, quelque chose d’assez terrible sur le monde dans lequel nous sommes entrés.

AICandy Vidéo, Energym. Une salle de gym dystopique. Deepfake.
© AiCandy

Commençons par le principe, qui tient en une phrase : vous pédalez, vous gagnez des points, les points se convertissent en monnaie, la monnaie vous permet de survivre un peu mieux. Le dispositif cible explicitement les personnes en situation de précarité — chômeurs, travailleurs pauvres, bénéficiaires de minima sociaux. Il leur propose de « monétiser leur énergie ». Le mot est choisi avec soin. Monétiser. Comme si l’énergie humaine était une ressource naturelle en attente d’exploitation.

Ce qui frappe d’abord, ce n’est pas l’idée elle-même — le capitalisme a toujours su recycler la détresse en produit. Ce qui frappe, c’est la fluidité avec laquelle elle circule. Personne ne la trouve choquante. Elle a même reçu plusieurs prix d’innovation sociale. L’innovation sociale, ici, consiste à faire payer aux pauvres l’abonnement mensuel au vélo qui leur permettra de gagner, dans le meilleur des cas, quelques dizaines d’euros. La boucle est parfaite.

La workhouse à domicile

Le XIXe siècle avait ses workhouses — ces établissements victoriens où l’on enfermait les indigents pour les faire travailler, sous prétexte de les « moraliser » et de les tenir occupés. L’historien E.P. Thompson a montré comment ces institutions répondaient moins à une préoccupation charitable qu’à une nécessité idéologique : maintenir la croyance que la pauvreté est une faiblesse de caractère, non une conséquence structurelle.

L’Energym est une workhouse à domicile. Sans les murs, ce qui est plus économique. Sans les gardiens, ce qui est plus élégant. Avec une interface soignée et un compteur de calories, ce qui est infiniment plus acceptable pour tout le monde, à commencer par celui qui pédale.

La différence est pourtant réelle : au XIXe siècle, on n’avait pas encore trouvé le moyen de faire financer l’enfermement par l’enfermé lui-même.

Le modèle économique

Ceux qui connaissent bien les modèles économiques de la gig economy reconnaîtront la structure. Uber ne possède pas de voitures. Airbnb ne possède pas d’appartements. Energym ne produit pas d’énergie — il en achète à ses utilisateurs au prix qu’il fixe lui-même, la revend à une tarification qu’il fixe également, et perçoit en plus un abonnement pour l’usage de la plateforme. Le tout dans un écosystème de données de santé — rythme cardiaque, endurance, récurrence des séances — qui constitue, pour un assureur ou un acteur de la santé numérique, une ressource d’une valeur considérable.

Votre sueur, en somme, a un prix. Mais il est fixé par d’autres.

Ce n’est pas une critique morale. C’est une observation comptable.

AiCandy video. Energym trailer.
© AiCandy.

Ce que l’IA a vraiment détruit

Le vrai génie de l’Energym — et c’est là qu’il dépasse la simple anecdote pour devenir un symptôme — est d’avoir compris que l’IA ne détruit pas seulement des emplois. Elle détruit une certaine représentation du travail, et avec elle, la possibilité même de se penser en dehors du marché. Dans un monde où les tâches intellectuelles médianes sont progressivement automatisées, où les services se rationalisent, où les rédactions se réduisent et où les cabinets de conseil se réorganisent autour de quelques ingénieurs et beaucoup de modèles de langage, la question de ce que « produire » veut dire devient urgente.

L’Energym y répond avec une clarté brutale : vous pouvez toujours produire de l’énergie cinétique. Ça, aucun algorithme ne vous l’enlèvera.

C’est rassurant, d’une certaine façon.

La tension que vous connaissez bien

Il y a dans le discours qui entoure l’IA une tension que les lecteurs de ce magazine connaissent bien — pour y travailler, justement, dans des secteurs où elle se fait sentir concrètement. D’un côté, l’enthousiasme sincère pour des outils qui augmentent les capacités, accélèrent les processus, ouvrent des possibilités nouvelles. De l’autre, une inquiétude diffuse sur ce qui reste, sur ce qui est préservé, sur les compétences qui continueront d’avoir de la valeur dans dix ans.

L’Energym est utile à cette conversation, non pas parce qu’il représente l’avenir probable — il restera probablement marginal — mais parce qu’il en représente la logique poussée jusqu’à sa conclusion. La question implicite qu’il pose est la suivante : si l’automatisation redistribue la valeur ajoutée vers le capital et prive progressivement le travail de sa centralité économique, que propose-t-on à ceux qui se retrouvent hors du circuit ? La réponse de l’Energym est : un vélo.

Ce n’est pas une réponse cynique. C’est une réponse honnête.

AICandy Vidéo, Energym. Musk et Altman vieillis. Deepfake.
© AiCandy.

La narrative du mérite

On pourrait objecter que l’Energym crée du lien social, maintient une discipline corporelle, donne un cadre à des journées qui en manquent. Ce serait vrai. On pourrait ajouter qu’il génère une micro-rémunération qui vaut mieux que rien. Ce serait aussi vrai. Le problème n’est pas l’objet. Le problème est la narrative qui l’entoure : celle du « mérite », de l' »effort », de la capacité individuelle à « transformer sa situation ». Cette narrative-là n’est pas inoffensive. Elle déplace la responsabilité du système vers l’individu avec une efficacité redoutable.

Un chômeur qui pédale est un chômeur qui ne manifeste pas. Ce n’est pas un hasard si la formule plaît.

L’interface a changé, pas la nature

Les grandes fortunes constituées autour de l’IA — et elles sont considérables, rapides, concentrées — ne s’accumulent pas dans des salles de vélo. Elles s’accumulent dans des serveurs, des brevets, des modèles entraînés sur des données produites gratuitement par des millions d’utilisateurs qui, eux, ne perçoivent rien. La symétrie avec l’Energym est presque trop parfaite pour être involontaire : dans les deux cas, le travail est fourni par les uns, la valeur capturée par les autres, et le tout est présenté comme une opportunité.

Le capitalisme n’a pas changé de nature. Il a changé d’interface.

La vraie question

L’Energym finira peut-être par disparaître, absorbé par un groupe fitness ou abandonné faute de traction suffisante. Peu importe. Ce qu’il aura réussi, le temps d’une saison médiatique, c’est de rendre visible une question que nous préférons généralement maintenir hors cadre : à quoi sert un être humain dans une économie qui n’a plus vraiment besoin de lui ?

La réponse mérite mieux qu’un compteur de calories.

Elle mérite, peut-être, la seule chose que l’IA ne peut pas encore automatiser : une pensée politique collective sur ce que nous voulons que l’économie produise, et pour qui.

En attendant, l’abonnement est à 29,90 € par mois. Le premier mois est offert.

AICandy Vidéo, Energym. Musk et Bezos vieillis. Deepfake.
© AiCandy.

Et si vous voulez faire transpirer vos neurones

Nick Srnicek, Platform Capitalism (Polity Press, 2016) La référence incontournable sur le modèle économique des plateformes — comment elles captent, centralisent et monétisent des données produites gratuitement par leurs utilisateurs. L’Energym y est pour ainsi dire décrit avant d’exister.

Shoshana Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance (Zulma, 2020) Sur la transformation de l’expérience humaine en matière première. Long, exigeant, définitif. Tout ce que l’Energym fait avec vos données de santé est ici documenté à une échelle industrielle.

Byung-Chul Han, La Société de la fatigue (Circé, 2014) Le philosophe coréen décrit le sujet néolibéral qui s’exploite lui-même en croyant s’accomplir. Le pédaleur d’Energym est son cas d’école le plus littéral — au sens propre du terme.

André Gorz, Métamorphoses du travail (Galilée, 1988) Gorz anticipait la dissociation entre travail salarié et activité humaine bien avant l’automatisation algorithmique. Sa question centrale — à quoi sert le travail quand le travail ne sert plus à grand-chose ? — est exactement celle que pose l’Energym, sans le formuler.

E.P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise (Seuil, 2012) Pour comprendre les workhouses mentionnées dans le texte dans leur contexte réel — et mesurer la continuité idéologique entre la morale victorienne du mérite et ses avatars contemporains. Massif. Indispensable.

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