Dan Flavin ou l'onctuosité du concept - ARTEFIELDS
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Dan Flavin ou l’onctuosité du concept

Article publié par Thierry Grizard le 26 février 2020

Dan Flavin voulait un art libéré de l'illusionnisme et du subjectivisme tout en parvenant néanmoins à une immatérialité surprenante dans le cadre de l'art minimaliste.

Dan Flavin (1933-1996) et le Minimalisme

Les premières sculptures ou plutôt les premiers projets tridimensionnels et immersifs, ou tout du moins « situationnels » de Dan Flavin, prirent place entre 1963 et 1966 avec, entre autres, « The Diagonal of May 25 », 1963, un tube fluorescent de 244 cm suspendu au mur suivant un angle de 45°, une pièce dédiée à Constantin Brancusi et « Greens crossing greens (to Piet Mondrian who lacked green)”, réalisée pour une exposition au musée Van Abbemuseum à Eindhoven aux Pays-Bas. Ces deux pièces emblématiques sont à la fois comme des « axiomes » et un résumé de ce qui agitait alors le monde de l’art aux États-Unis et en Europe.

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© Dan Flavin, « The Diagonal of May 25 », 1963.

En effet, il s’agissait pour certains artistes, dont Dan Flavin et Donal Judd – chef de file (un peu à son corps défendant), de ce qui deviendra le Minimal Art, de réagir aux apories de l’expressionnisme abstrait, qui dans sa recherche de l’essence de la peinture était parvenu à une sorte de nihilisme revenant à faire de la toile tendue elle-même un tableau. « Une toile tendue ou clouée existe déjà en tant que tableau, sans pour autant être nécessairement un tableau réussi » (Clement Greenberg, « Après l’expressionnisme abstrait », 1962).

Donal Judd, rejoint par Carl Andre (voir notre article), Sol LeWitt et Dan Flavin, dénonçait dès 1964, sous les auspices de la Philosophie Analytique, un faux problème issu d’un usage inadapté des concepts de l’esthétique et des théories de l’art. Il proposa comme alternative non pas de résoudre les problèmes de la peinture en tant que telle ou du médium même de la sculpture, mais d’outrepasser ces impasses stériles en renonçant à ces catégories pour créer des objets qu’il désigna comme des « Objets spécifiques ». C’est-à-dire des objets qui, tout en appartenant au champ de l’histoire de l’art, ne relèvent plus de la planéité picturale, ni de l’illusionnisme spatial de la sculpture. Des objets en trois dimensions, dans l’espace mais sans nécessaire frontalité, où les relations sujet/objet, regardeur/œuvre, créateur/création sont totalement repensées dans l’abandon pur et simple des questionnements formalistes hérités du modernisme.

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© Dan Flavin, « Greens crossing greens (to Piet Mondrian who lacked green) », 1966.

Les objets spécifiques de Dan Flavin

Dan Flavin, grand ami de Donald Judd, a rapidement adhéré à cette conception de la création artistique consistant non pas à faire table rase de l’histoire de l’art, mais à en évacuer définitivement l’illusionnisme de la peinture, l’anthropomorphisme de la sculpture, l’image démiurgique de l’artiste, le sublime ou le transcendant en se conformant à des échelles (des rapports) qui soient justifiés par un lieu, en procédant également par réduction des moyens d’expression et selon des systèmes recourant à des figures géométriques primaires, des grilles, des lignes, où la main, donc la facture et la virtuosité de l’artiste n’ont plus aucune place.

Ainsi le travail de Sol LeWitt pourrait se réduire à une répétition différentielle du carré, de la projection axonométrique, et de la ligne. L’œuvre de Carl Andre peut-elle se résumer, pour partie, à une réflexion sur les rythmes, l’horizontalité et la position du « regardeur ». Donald Judd s’est, quant à lui, concentré sur l’immanence de la surface, de la couleur et des répétitions modulaires. Enfin, Dan Flavin a décliné des lignes et grilles lumineuses, où le lieu et la place du visiteur font partie de la constitution de l’œuvre ou de la situation ainsi provoquée, laquelle est assimilée à une proposition artistique qui se décline et parvient à son aboutissement dans l’interaction entre l’objet, en l’occurrence presque immatériel, le concepteur et le « visiteur ».

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Les icônes fluorescentes

« On ne peut pas considérer la lumière comme un phénomène objectif, mais c’est pourtant ainsi que je l’envisage » -Dan Flavin.

Cependant si chez tous les artistes minimalistes il y a l’intention de s’éloigner de l’essentialisme comme de l’illusionnisme ou le narratif, il existe de grandes différences entre chacun d’entre eux.

Ainsi Donal Judd se définit lui-même comme un empiriste radical qui pratique un art littéral et rationaliste appliquant à la lettre la formule de Frank Stella « Ce que vous voyez est ce qui est à voir ». L’art de Donal Judd est donc évidement tautologique.

Inversement, Dan Flavin en ex-posant en situation des systèmes de grilles et lignes lumineuses crée inévitablement un milieu, une forme d’expérience perceptive et immersive. Par ailleurs, l’artiste lui-même a désigné ses lignes fluorescentes comme étant des icônes, que quelques-uns ont un peu rapidement assimilées à une référence d’ordre mystique. Dan Flavin a lui-même, cependant, dissipé ce malentendu en déclarant : « J’ai utilisé le mot « icône » pour décrire, non pas un objet strictement religieux, mais un objet fondé sur une relation hiérarchique établie entre des ampoules électriques et un support à surface frontale carrée couverte de peinture lumineuse, les ampoules étant placées au-dessus ou au-dessous du support ou directement sur ce support ».  L’analogie invoquée est par conséquent purement formelle et souligne le caractère systématique et conceptuel des assemblages géométriques, que l’artiste à toujours pris soin de tenir à distance de toute idée de composition subjective, formaliste ou esthétisante. L’icône est ici à comprendre comme un signe qui opère par similitude (logique ou systémique) s’opposant à l’indice référentiel (à la ressemblance) ou au symbole qui relève de la simple convention culturelle. L’icône est le produit d’un processus résultant d’une logique propre, susceptible d’être arbitraire. Les icônes de Dan Flavin ne valent que pour leurs simples présences sans au-delà de la représentation. On retrouve donc chez Dan Flavin le principe d’un art tautologique quoiqu’il soit plus énigmatique et ambigu que chez Donald Judd.

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© Dan Flavin, « Monument » for V. Tatlin, 1964-1965.

Dan Flavin, le séminariste minimaliste

En outre, le passé de séminariste de Dan Flavin a parfois encouragé certains à voir dans son œuvre un caractère spiritualiste, une forme de recherche de la transcendance. En effet, ses parents l’envoyèrent lui et son frère jumeau au Saints-Joachim-et-Anne-Parochial-School, ainsi qu’au collège de l’Immaculée Conception, puis au petit séminaire de Brooklyn (1947-1952), dans l’espoir, déçu, qu’il devienne prêtre. Or l’artiste américain a toujours farouchement repoussé cette interprétation de son travail. Certes, l’approche de la forme, de la couleur et de la grille en général n’est pas aussi strictement tautologique que chez Donald Judd. Dan Flavin apporte, en effet, en plus des éléments géométriques primaires et la trivialité des moyens utilisés (quatre longueurs de tubes fluorescents standards et neuf couleurs) la création « ex nihilo » d’un phénomène. Donal Judd donne corps à un système littéral, Dan Flavin provoque des milieux englobants ou restrictifs, des « propositions » qui sollicitent physiquement le spectateur en modifiant la perception de l’espace mais aussi du temps et des limites entre l’objet, le sujet, l’intérieur et l’extérieur. A la sensualité des formes, couleurs et rythmes de Donal Judd, Dan Flavin substitue l’onctuosité déstabilisante du concept devenu enveloppant.

De la tautologie esthétisante à l’immanence esthétique

Il y a donc une dimension immersive chez Dan Flavin, un aspect phénoménal mais aucune transcendance. Il n’y a pas d’intentionnalité étayée par une forme d’allégorie subtile à travers la manifestation de la lumière entendue dans des acceptions autres que la simple occurrence physique.

Dan Flavin, comme son ami Donal Judd, tente avec systématisme, selon une logique rigoureuse et une attention critique pointilleuse, d’échapper à toute force de dépassement de « l’être-là » de l’œuvre.

Alors que Donal Judd pratique une forme de tautologie esthétisante attentive aux qualités de l’objet lui-même, de sorte que le métal, la forme et la couleur ne sont rien d’autres que ce qu’ils paraissent être dans leurs qualités contingentes, de même, pour Dan Flavin, la lumière et la coloration de l’espace, ainsi que son compartimentage en grilles ne sont rien d’autres que lumière, grilles et couleurs.

Ce n’est plus comme dans le modernisme de l’art pour l’art en lui-même, mais l’émotion esthétique apurée de toute contingence référentielle ou subjectiviste, sans la moindre transcendance, une magie dénuée de mystère, plate, impersonnelle, directe, un phénomène contingent quoique systématique.

« Un espace réel est fondamentalement plus fort et plus spécifique que de la peinture sur une surface plane » – Donald Judd, « Specific Objects », 1965.

« Forme, image, couleur et surface sont une seule et même chose et ne sont pas séparées et dispersées » – Donald Judd, « Specific Objects », 1965.

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© Dan Flavin. Courtesy David Zwirner gallery.

Repères biographiques :

  • Dan Flavin est né le 1er avril 1933 à New-York et décédé le 29 novembre 1996. Daniel Nicholas Flavin Jr. est d’origine irlandaise catholique.
  • De 1947 à 1952, Il étudie la prêtrise au séminaire Immaculate Conception Preparatory à Brooklyn
  • En 1953 Dan Flavin rejoint son frère jumeau, David John Flavin dans les forces armées de l’air.
  • En 1954-55, lors de son service militaire, en 1954-55, Dan Flavin est formé comme technicien en météorologie de l’air, parallèlement il étudie l’art grace au programme pour adulte de l’Université du Maryland en Corée.
  • De retour en 1956 à New-York en 1956 Dan Flavin étudie les arts et l’histoire de l’art à l’école d’art Hans Hofmann School of Fine Arts puis à l’Université de Columbia.
  • En 1959, Dan Flavin est employé comme préposé au courrier au Musée Guggenheim puis comme garde d’ascenseur au MoMa, où il rencontre Donald Judd, Sol LeWitt. Et Robert Ryman.
  • Fin 1959 : Dan Flavin s’exerce au nouveau réalisme via des combine painting.
  • 1961 : Premiers croquis de sculptures intégrant de la lumière électrique, dont est issue la série « Icons ».
  • 1963 : « The Diagonal of May 25 », 1963.
  • 1996 : Dan Flavin meurt le 29 novembre 1996 à Riverhead, des suites de complications liées au diabète.
© Dan Flavin.

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