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ARTEFIELDS, magazine d'art & photographie

Tomàs Saraceno et les araignées du musée

Tomàs Saraceno "On Air", au Palais de Tokyo

Tomàs Saraceno, l’artiste pluridisciplinaire argentin, nous pose indirectement, à travers ses installations poétiquement scientifiques visant à confronter les plans de réalité, une question périlleuse : qu’est-ce que l’art ?

En effet, pourquoi des araignées tissant librement leurs toiles constitueraient un objet muséal, une installation « artistique » « digne » d’être exposée dans un « temple » (le Palais de Tokyo) postmoderne de la Culture.

Evidemment, il est impossible de répondre brièvement à cette question abyssale. Ce sujet occupe une myriade d’étagères de bibliothèques également innombrables. Depuis Platon jusqu’à la philosophie analytique ce débat n’a cessé d’agiter les esprits.

Cependant, quand on entend les visiteurs s’esclaffer devant le spectacle de la « nature » mise en scène, on reste interdit. Est-ce tout simplement une attraction ? Celle étonnante de la science, de la découverte et du savoir ou d’une expérience désintéressée, subjective et intime. Les interjections saisies au vol, les commentaires en catimini subrepticement entendus, pourraient laisser penser qu’il s’agit bien d’émotions esthétiques.

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Le savoir c’est « beau »

Savoir et émotions s’irriguent mutuellement dans ce voyage au sein de l’Umwelt des araignées du Palais de Tokyo. Le retranchement de l’artiste dans les méandres de la subjectivité est récent ! Le peintre ou sculpteur fut fréquemment architecte, précepteur, diplomate ou mathématicien. Rien de si nouveau donc, il s’agit plutôt de retrouvailles avec une tradition bien établie où se croisent, entre autres, Olafur Eliasson, Antony Gormley, Tony Cragg et James Turrell.

Tout le propos de Tomàs Saraceno est d’amener à la conscience, de manière poétique et savante, la diversité des aperceptions possibles des données spatiales et temporelles. Il souhaite, plus fondamentalement, en pointant les différences, révéler l’unicité du tout environnemental. Un même milieu mais une infinité de mondes perceptuels et formels, une variété inépuisable de membranes qui résonnent sans communiquer, qui peuvent néanmoins cohabiter à l’exception notoire de l’espèce humaine, devenue plus sourde et aveugle à son fragile habitat naturel que les araignées.

La connaissance est parfois d’ordre esthétique. La finesse et la justesse d’une démonstration mathématique extirpent aussi bien que la visite initiatique de la grotte de Lascaux ou la vue d’un Titien, des jugements esthétiques spontanés qui traduisent un sentiment, pouvant s’exprimer en brèves locutions telles que : « Que c’est beau », « Génial », « Questionnant », « Merveilleux », « Splendide », « Trop fort », « Cool ».

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Ready Made et Umwelt

Cette exposition est comme un ready-made, elle comporte les mêmes paradoxes, car l’énoncé performatif conjugué de Jean de Loisy et Tomàs Saraceno suffit à faire de vulgaires toiles d’araignées, qu’habituellement on balaie avec répugnance, des objets d’art. C’est là… Déjà fait… Et pourtant en distinguant par l’énoncé on rehausse le quelconque. En transposant au musée l’ordinaire devient digne d’attention et gagne en valeur culturelle et marchande.

Mais alors que Marcel Duchamp dans sa démonstration insistait sur le hasard et l’arbitraire, Tomàs Saraceno veut nous faire partager une épiphanie. Celle qui le subjugua étant enfant. Le plasticien argentin raconte à l’envi comment alors qu’il vivait en Italie il se calfeutrait dans le grenier de la villa pour observer émerveillé les toiles d’araignée. C’est ce qui le pousse, après des études d’architecture à Buenos Aires puis à Francfort, et la fréquentation probable des travaux de Yoan Friedman, à se tourner vers l’art contemporain où dit-il les possibilités de construire sont moins définies. C’est ce qui lui permet aujourd’hui de poursuivre une démarche mêlant des utopies d’habitats et de mode de déplacements écologiques (le projet Aerocène), des rêveries idiosyncrasiques, science de l’observation ainsi qu’éthologie, et par extension vision anthropologique plus ou moins futuriste.

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Tomàs Saraceno l’activiste

Tomàs Saraceno n’est pas un promeneur dilettante qui discrimine, par une simple pirouette intellectuelle, le banal de ce qui doit être vu et montré. Il ne s’agit aucunement pour lui d’un saut tautologique et ontologique qui transforme l’invisible en visible frappé « par magie » d’éminence.

Pour l’artiste argentin la valeur de ce qu’il a découvert et qu’il veut révéler est immanente, il rend visible pour dévoiler la valeur intrinsèque du spectacle arachnéen. Certes, le Ready Made est là, mais il faut le montrer car il est d’une valeur exceptionnelle pour l’appréhension du monde. Le plasticien n’est pas dans l’ironie performative, sa conduite est cognitive, perceptuelle et prosélytiste. Il s’agit d’un étonnement qui exige d’être partagé, voire prêché.  Cette épiphanie rejoint donc la phénoménologie du « sentiment » esthétique comme dévoilement, ouverture, révélation.

C’est la singularité de la démarche de l’artiste argentin il brouille tant les frontières que les philosophies et épistémologies peinent à rendre compte de cette étrange expérience collective qui se propage au Palais de Tokyo. Une institution muséale dont les limites culturelles, probablement vaines et factices, se mettent brutalement à fluctuer entre un Palais de la Découverte revisité, un Escape Game frivole, le spectacle fascinant de la différence (perceptive et cognitive) de la nature. Tout ceci dans l’impériale indifférence des araignées à l’agitation d’un environnement (muséal et pour tout dire légèrement dérisoire) hors de sa compréhension, ou plutôt à un niveau radicalement différent de préhension (vibratoire).

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L’eschatologie et les disciplines

L’interdisciplinarité suscitée par la passion dévorante de Tomàs Saraceno emporte avec elle tous les chemins de la connaissance, la perception immédiate, l’étude empirique, la connaissance scientifique et l’artifice de recréations qui sont : ou des utopies totalement subjectives, ou des anticipations oniriques et documentées, ou encore des invitations à comprendre les limites de nos ethos à travers l’observation soutenue d’une aperception autre de l’écosystème général. Un environnement qui est partagé de fait, sinon de conscience, par « elles » (les araignées) et « nous », où, par ailleurs, notre place ne parait pas si assurée si on retient cette phrase de l'artiste selon laquelle "Les araignées tissent leur toile sur terre depuis 140 millions d’années et elles seront là plus longtemps que les êtres humains. "

La science est pour l’artiste argentin une occasion d’innombrables Umwelt qui ouvrent au poète architecte et expérimentateur une multitude de fils narratifs susceptibles de se réaliser en acte dans des installations oscillant entre le ludique et le scientifique.

Finalement, la question de savoir si cela est bien de l’art, si ce lieu est propice à cette installation, importe peu. L’effet imaginatif et sensoriel est presque « esthétique », c’est-à-dire un étonnement qui révèle (quelque chose, autre chose) sans pouvoir complètement s’expliquer. Stupeur positive qui suscitera probablement des passions inattendues durables ou éphémères. Tout du moins, sans aucun doute, des images impérissables entoilées et tapies dans les recoins obscurs de la mémoire.

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© Tomàs Saraceno, courtesy Palais de Tokyo

Repères biographiques :

  • Naissance en 1973 à Tucumán, Argentine.
  • 1992–1999 : Diplôme d’architecture, Universidad Nacional de Buenos Aires
  • 1999–2000 : Post diplôme en art et architecture, Escuela Superior de Bellas Artes de la Nación Ernesto de la Carcova, Buenos Aires.
  • 2001–2003 : Städelschule, Staatliche Hochschule für Bildende Künste, Frankfurt.
  • 2003–2004 : Post diplôme en art et architecture, Progettazione e Produzione delle Arti Visive, Venise.
  • 2009 : Il suit un programme d’études spatiales, NASA Center Ames, Silicon Valley, CA.
  • 2005 : Création du Studio Tomàs Saraceno à Frankfort.
  • 2012 : Déplacement du studio à Berlin dans une ancienne usine Agfa.

Projets (sélection) :

  • Hybrid Webs, un projet d’architecture arachnéenne où Tomàs Saraceno met à contributions plusieurs espèces d’araignées, les solitaires, les semi-sociales, les sociales.
  • A Thermodynamic Imaginary, une sorte d’urbanisme utopique interplanétaire libérée des énergies fossiles et réunifiant toutes les membranes proprioperceptives.
  • Gravitational Waves, les toiles d’araignées comme représentation analogique de la structure nodale en trois dimensions de l’univers.
  • Our Interplanetary Bodies, encore l’idée d’interrelation, de résonance et d’interdépendance à travers l’analogie arachnéenne.
  • 163,000 Light Years, un film en forme de réflexion (propre et figurée) sur la courbure de l’espace-temps. Les images ont été tournées au salar d’Uyuni en Bolivie.
  • Arachnid Orchestra. Jam Sessions, ou la mise en musique par les araignées elles-mêmes de leurs mouvements, grâce à un système élaboré de microphones et divers capteurs.
  • 14 Billions (Working Title), Tomàs Saraceno utilise pour la première fois au monde une méthode de report à grande échelle et en trois dimensions du réseau de soie tissé par une veuve noire (Latrodectus mactans).

 

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© Tomàs Saraceno. Photographie : L. Grizard

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