Michaël Borremans “The Banana” est un nœud

Accueil » art contemporain » Michaël Borremans “The Banana” est un nœud | Par Thierry Grizard, publié le 27 juin 2017, modifié le 3 mars 2019

Michaël Borremans un hommage à Velasquez

Michaël Borremans et « …ces incidents brillants de clarté formelle et au contenu impénétrable » — Samuel Beckett, "Watt", 1953.

Michaël Borremans (1963/...) dans ce portrait qui n'en est pas un, se livre à un de ses jeux préférés créer l'ambiguïté. Dans ce magnifique tableau, à la facture classique très inspirée de Velasquez, le peintre belge provoque ce qu'il cherche systématiquement: l'arrêt.

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© Michael Borremans. "The Banana".

 

Un peu d’ironie!

Borremans conçoit la peinture comme un nœud qui avant toute chose se veut indéchiffrable tout en paraissant proposer un sujet par sa composition générale.
De prime abord l'on « voit » cette toile comme étant un portrait. Mais le centre de la composition s'oriente vers...une banane. Il y a évidemment comme toujours chez Michaël Borremans une bonne dose d'humour flirtant avec l'ironie, voire la moquerie à l'égard de tous les « regardeurs » qui voudront commenter.

Le motif est ailleurs

Ici la lumière inspirée des peintres espagnols tels que Goya, Zurbaran (voir notre article) ou bien entendu Velasquez se concentre vers un modeste fruit sur lequel toute l'attention apparente du personnage est concentrée. Mais cette pose relève moins du portrait que du moment suspendu.
Michaël Borremans prépare avec beaucoup de minutie ses compositions, notamment par des mises en scènes photographiques très élaborées, incluant costumes, accessoires et éclairages dirigés. Dès lors ce temps arrêté n'est autre que celui de la prise de vue. Ce n'est cependant ni un instantané (plus ou moins sans qualité) repris en peinture (Comme Richter par exemple, voir notre article) ni un portrait d'atelier à la Lucian Freud.

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© Michaël Borremans. "The Banana", 2006.

 

Une idée pour peindre

Avec « The Banana », il ne s'agit donc pas du portrait d'un modèle vivant dont on veut saisir ou la vérité ou l'intensité de la présence physique. Le peintre ne se soucie pas de véracité mais d'une "idée visuelle" à figurer. Un idée qui aura été retenue pour sa capacité à se dérober à l'analyse.

Quel est le sujet ? « The Banana » ?

Au final ce qui est représenté ce n'est ni une nature morte, ni un portrait, ni une scène de genre, mais un « momentum », un élan figé, sous la forme d'une boucle narrative qui ne mène nul part. Le but est atteint, créer une très grande intensité plastique qui dans l'immobilité de l'action et du temps nous laisse concentré dans l'impact du tableau.
Le personnage central c'est évidemment la lumière et le modelé presque sculptural qui est donné des matières: la brillance des cheveux, les plis et la texture du t-shirt, sa couleur olive très proche de certains tableaux de Velasquez, l'avant bras droit et les mains qui sont à peine esquissés en de grands coups de brosse épais et fluides, et bien sûr le jaune éclatant de la banane par ailleurs assez peu détaillée. Ceci dit, "The Banana" joue tout de même un rôle essentiel dans cette composition, elle introduit l'incongruité. Elle est l'objet accidentel du rébus sans solution que propose le peintre plasticien.

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© Michaël Borremans. "The Banana", 2006.

La dernière bande *

Ce tableau de Borremans ne pourrait être qu'un exercice de style mais si la technique est certe ouvertement inspirée des grands maîtres espagnols l'effet obtenu est unique et original.
"The Banana" est une démonstration magistrale de ce que veut l'artiste peintre belge: que la peinture nous capte dans le mystère qui lui est propre. La peinture est un langage spécifique qui emprunte à sa propre histoire et qui, quand elle est figurative, recompose des éléments du réel dans un récit. Chez Michaël Borremans la trame narrative est fondamentale mais évidée de sa signification, elle n'illustre pas, ne conte pas, elle boucle sur elle-même, à l'image (au sens fort) d'une pièce de Samuel Beckett.

 

« …il ne s’agit nullement d’une prise de conscience, mais d’une prise de vision, d’une prise de vue tout court. Tout court ! Et d’une prise de vision au seul champ qui se laisse parfois voir sans plus, qui n’insiste pas toujours pour être mal connu, qui accorde par moments à ses fidèles d’en ignorer tout ce qui n’est pas apparence : au champ intérieur. » — Samuel Beckett, « Le Monde et le Pantalon », 1945. A propos de Abraham et de Gerardus van Velde.

 

*   "La Dernière Bande" est un texte de théâtre de Samuel Beckett publié en 1960.


© Michaël Borremans.

Courtesy les galeries, Christie's London.


Les galeries qui représentent Michaël Borremans:

Belgique
Zeno X Gallery, Anvers.
Dauwens & Beernaert, Bruxelles.
Etats-Unis
Kunzt.gallery, Miami.
David Zwirner, New York.
Japon
Gallery Koyanagi, Tokyo.
Royaume-Uni
David Zwirner Gallery, Londres.

Christie's London page du Lot


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Diego Velásquez, Juan de Pareja, 1650, huile sur toile, 81.3 x 69.9 cm.

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