GRASKY, un tableau peut-il être un récit ?

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Grasky, peinture et narration Grasky : « Un tableau est une synthèse en un seul point de l’espace. » Ce qu’il y a de si particulier touchant la narration dans l’art contemporain, tout du moins en peinture, c’est que, dans bien des cas, elle relève d’une mythologie personnelle. Autant la peinture d’ idées, de valeurs ou d’histoire,…

Grasky, peinture et narration

Grasky : « Un tableau est une synthèse en un seul point de l’espace. »

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Ce qu’il y a de si particulier touchant la narration dans l’art contemporain, tout du moins en peinture, c’est que, dans bien des cas, elle relève d’une mythologie personnelle. Autant la peinture d’ idées, de valeurs ou d’histoire, a longtemps été assujettie à des mythes, à des récits collectifs, autant l’artiste moderne et contemporain voire depuis le romantisme et dans une certaine mesure la période baroque en se repliant sur la subjectivité, n’exprime plus guère qu’une mythologie personnelle, au mieux l’idiosyncrasie des mythes collectifs.

Le créateur en devenant un artiste démiurgique libéré des Princes, sinon du marché et des valeurs, s’est aussi isolé. Les récits sont alors comme autant de boucles narcissiques. L’idée, la valeur, la notion ou le fait historique sont le prétexte, le point de fixation de l’expression des obsessions de l’artiste. Le récit est une mise en résonance du collectif au profit du dialogue avec le médium et l’histoire de ce médium. Grasky dans son œuvre toujours narrative, part d’une lecture, d’une actualité ou d’une réminiscence d’ordre historico-culturel pour alimenter son idiosyncrasie. Mais pour autant, quand on observe longuement la toile, cette appropriation particulière ne paraît jamais gratuite. La résonance est suffisamment forte pour que le particulier vienne alimenter le collectif, voire l’universel.

Dans cette toile du voleur pris la main dans le sac, faisant référence – comme souvent chez Grasky – à la Bible (le récit biblique de Joseph) et à certains mythes (Œdipe, Prométhée), on retrouve tous ces nœuds (comme dirait Borremans) si propices à faire de l’art muet de la peinture une interrogation. Ici il y a évidemment les grands récits universaux, la cupidité, la faute, la culpabilité, le sort tragique et la nécessité. Il y a également de manière ponctuelle, accidentelle, bien d’autres réminiscences culturelles plus populaire, de grands films, tout œuvre susceptible d’alimenter la concrétion temporelle qu’est un tableau. La symbolique, simple, presque naïve de part la force picturale et émotionnelle, prend le large et « sublime » le contenu. Les rats, les mains qui saisissent, empêchent, attaquent ou s’échappent, sont autant de symboles mués en actions. Il y a bien d’autres motifs au travail qui sont comme des nœuds sans élucidation. La corde dont un protagoniste fait son festin. L’or ou le cerveau que les rats dévorent. L’éclair surgissant hors cadre en haut à droite et foudroyant le coupable figuré comme une victime. En effet, le voleur est victime du destin, de lui-même, des autres, de ses protagonistes. On ne sait pas.

Le fond est un magma terreux et mouvant dont les personnages surgissent ou peut être vu comme un vortex dans lequel les protagonistes semblent sombrer. Le sac d’or représenté comme une panse est éventré par deux rats et déverse son contenu hors cadre tel un fardeau qui implose. Il y a aussi cette diagonale tellement expressive qui va de l’éclair à la dilapidation de l’objet du larcin. Le nœud de cette diagonale est la main, largement ouverte, doigts écartelés, qui semble retenir la violence des assaillants mais qui est aussi comme une supplique. De plus, la foudre qui atteint le voleur se propage comme un jaillissement de matière organique le long du bras du malfaiteur figuré comme un supplicié, un supplicié aux dents de rat. Rien n’est donc tranché ! Les yeux du coupable puni et littéralement débondé de lui-même sont la seule note réaliste du tableau. Un regard interloqué et terrifié qui se rapproche de ceux de l’un des autoportraits de l’artiste.

Le voleur représenté comme un vulgaire malandrin est élevé par la violence qui l’entoure et la malédiction qui le frappe au rang d’un Prométhée, d’un Œdipe, ou d’un Joseph. Ici plusieurs grands récits s’entrecroisent : la faute, le crime, la culpabilité, la punition collective, l’avidité, et la malédiction. On voit bien comment le mythe idiosyncrasique peut servir puissamment le mythe collectif. L’artiste peintre en faisant travailler son héritage culturel et son inconscient donne au sujet qui a résonné en lui une force que le récit plat, explicite et convenu n’a pas toujours. La sincérité des angoisses, pulsions sublimées dans le récit accidentel donne au tout un nœud pictural qui parle universellement.

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