Claire Tabouret et la Femme qui pleure

Accueil » art contemporain » Claire Tabouret et la Femme qui pleure | Par Thierry Grizard, publié le 12 octobre 2018, modifié le 6 mars 2019

Métaphores de la dualité

La lutte et le duel

Une nouvelle exposition de Claire Tabouret se tient à la galerie Almine Rech dans un registre très différent de ce que l’on connait de la jeune artiste peintre française. Jusqu’à présent sa renommée renvoyait a des portraits de groupe représentant la plupart du temps des enfants à l’attitude renfrognée et hiératique. C’était notamment le cas de l’exposition donnée à la Fondation Lambert durant l’été 2018 (voir notre article).

A Paris, le changement de motif est assez radical puisque Claire Tabouret délaisse le thème de l’enfance pour traiter celui de la « lutte » au sens littéral comme figuré. En effet, à travers la représentation de lutteurs pour l’essentiel adultes, l’artiste se livre à une métaphore filée sur la dualité.

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@ Claire Tabouret, Courtesy galerie Almine Rech

Claire Tabouret et Picasso

Le dossier de presse donne quelques précisions sur le prétexte de cette exposition qui a lieu également au Château de Boisgeloup, résidence de Pablo Picasso dans les années 1930, où il réalisa des sculptures et gravures, demeure appartenant encore à la descendance du peintre espagnol. La figure de Picasso serait donc à l’origine du projet de cette double exposition à la galerie et au Château. En outre, on y apprend que Claire Tabouret aurait été très marquée — après les Nymphéas de Monet durant son petite enfance — par le portrait de Dora Maar Femme Qui Pleure que Picasso réalisa en 1937. Cette série des lutteurs intitulée « I am crying because you are not crying » (citation donc de l’œuvre de Picasso) serait par conséquent une réflexion picturale sur la relation amoureuse entendue comme tension depuis la passion érotique jusqu’au conflit de l’éloignement.

Mille-feuille et sous-textes

L’artiste française déploie dans cette série une riche iconographie et des « sous-textes » en mille-feuille assez nombreux. On part des lutteurs des vases antiques et des céramiques romaines pour aller jusqu’aux sports télévisés, dont on croit reconnaître certains clichés très répandus sur le web.  Claire Tabouret ne se contente néanmoins pas de citations littérales, elle convoque aussi ce qui peut évoquer visuellement la gémellité (les figures de lutteurs sont du même sexe et du même âge) et son pendant - la dualité, mais aussi d’autres variantes conceptuelles de la « dialectique » amoureuse, à savoir la relation en miroir, la symétrie, la tension, la torsion, la fusion ou l’imbrication. Elle recourt, pour se faire, à des procédés plutôt étonnants qui consistent à traiter la toile comme une grande feuille de papier que l’on replierait sur elle-même dans tantôt dans un axe, tantôt dans deux axes, à la façon des tests de personnalité d’Hermann Rorschach. Les lutteurs se dédoublent alors horizontalement et flottent cul par-dessus tête surplombant la « scène de lutte » comme des corps éthériques ou les fameux papillons émergeant des tâches de Rorschach. Ces plis et « replis » du plan pictural sont comme autant de miroirs picturaux aux couleurs électriques et métalliques évoquant inévitablement les sérigraphies warholiennes, et donc l’idée d’itération, une manière supplémentaire de décliner la notion de symétrie.

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@ Claire Tabouret. Courtesy galerie Almine Rech

L’arrangements des plans

Cependant, au second regard, hormis les effets liés au thème, (peut-être un peu trop évidents), ce sont les traitements des plans, couches, sous-couches et surcouches qui frappent le plus fortement. Il faut s’éloigner du contenu narratif pour voir que le vrai combat livré par Claire Tabouret réside dans la relation entre les figures et le plan pictural qu’on pourrait désigner comme le fond. Une des toiles aux « lavis » intenses tirés à l’éponges ou la règle fait indubitablement penser aux Strips et plus généralement aux « Photo-painting » de Gerhard Richter (voir notre article). Le peintre allemand a pour préoccupation centrale le questionnement du plan de représentation sans souci des catégories esthétiques, des distinctions entre abstraction et figuration, tout n’est alors qu’un rapport, de distance, et d’échelle, à la surface de projection. Or, Claire Tabouret dans les portraits de groupe d’enfants hermétiques voulait faire sourde la surface du fond de la toile, comme un arrière monde venant habiter ou dévorer les figures du « premier plan ». Dans la série des lutteurs les chevauchements sont constants, le sol, par exemple, n’est pas derrière les appuis des couples en tension, il s’étire en avant-plan, « devant », en bandes épaisses superposées, engloutissant des parties d’anatomie aussi essentielles, dans le cas de figures aussi sculpturales, que les pieds. De même les fonds à la Rorschach aux allures de sérigraphies pop sont comme des contaminations de détails hors d’échelle, agrandis démesurément, qui déréalisent les figures pour les réduire à des nœuds de tensions, des sortes de « clés de bras » tordant la vraisemblance, des prises offrant à Claire Tabouret un champ gestuel libre et concentré.

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@ Claire Tabouret. Courtesy galerie Almine Rech

Le fond et l’informe

L’emprunt à Rorschach n’est donc pas un hasard, ces tests se rattachent, pour partie, à la psychologie de la forme qui considère la perception comme globalisante et non pas analytique (par juxtaposition). Elle peut donc se définir comme une reconnaissance des figures distinguées du fond perceptuel. Le travail de Claire Tabouret, par-delà son aspect narratif, semble constamment graviter autour du rapport de la figure et de son émergence ou disparition relativement au « fond ». On rejoint évidemment le « poncif » de la peinture qui rend visible, picturalement dicible. La peinture comme jeu de langage de signes picturaux se tient bien à la frontière, elle indique, bien qu’elle ne puisse pas plus que le langage ordinaire sortir des règles qui la font signifier, qui la rendent distinguable du flux perceptuel. La tension à la lisière est cependant en elle-même saisissante, c’est un lieu où l’artiste française se tient avec persistance. Dans cette nouvelle série, elle passe du liquide, de l’évanescent au chthonien, les lutteurs sont comme des danseurs étiolés au-dessus de l’informe.

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@ Claire Tabouret. Courtesy galerie Almine Rech

Une autre exposition récente, celle d’Adrian Ghenie (voir notre article) à la galerie Thaddaeus Ropac, rejoint par certains points le travail de Claire Tabouret. Le peintre roumain dans Jungles in Paris effectuait un passage magistral du collage à sa transcription picturale, donnant lieu à des ruptures de gestes, d’intensités et de surfaces remarquables, mais aussi à des collisions d’échelles, de niveaux de détails et pour finir de juxtaposition de signes accumulés, aboutissant à un chaos visuel « équilibré ». La déstructuration de Claire Tabouret est moins sauvage et brutale, mais joue des mêmes ressorts, dans un registre plus mental et introspectif, quoique que très gestuel et sensuel.

Claire Tabouret a donc bien changé de sujet, de source d’inspiration, le motif reste néanmoins le même, à savoir : comment résoudre, dans le contexte de la figuration, toujours plus ou moins narrative, (ici c’est un choix assumé), la relation entre le fond et les figures, comment trouver le moment où l’équilibre se transforme en unité ou tout du moins en un tout « singulier » homéostatique.

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